Ces trains qui passent

Longtemps, on a pu dire des pays arabes qu’ils laissaient passer tous les trains de l’Histoire. Ces derniers mois cependant, leurs peuples semblent s’être décidés à enfin en prendre quelques-uns. Mais quelle que soit la direction qu’ils choisissent, il est peu probable que ce soit « bon pour Israël ». A moins que celui-ci change radicalement de stratégie.

On a pu s’étonner ou se réjouir de ce que les manifestants arabes n’aient pas scandé de slogans antioccidentaux ou anti-israéliens. Au fond, rien n’était plus logique : leur colère était dirigée en priorité contre leurs propres gouvernements.

Mais qu’en sera-t-il lorsque les situations respectives de chaque pays se seront décantées, dans un sens ou un autre ? Leur vision des Etats-Unis et de l’Europe sera peut-être meilleure dans la mesure où ceux-ci ont accompagné ou soutenu leur quête de démocratie.

Israël n’aura pas cette chance. En Egypte comme en Jordanie, par exemple, les populations n’ont jamais vraiment accepté les accords de paix. Quant aux autorités, elles ont toujours fait le service minimum.

Parce qu’elles gravitaient dans l’orbite américaine, par lassitude, par crainte de la supériorité militaire de l’Etat juif aussi. Rien de solide n’a pu se bâtir parce qu’aux yeux des Arabes, une vraie paix passe toujours par une solution équitable de la question palestinienne.

Or, on en est plus loin que jamais. Depuis l’assassinat d’Yitzhak Rabin en 1995, les dirigeants israéliens ont beaucoup parlé et peu agi pour conclure la paix. Tandis que sur le terrain, ils faisaient exactement l’inverse : parler peu et agir beaucoup en faveur de la colonisation.

L’actuel Premier ministre est un exemple type de cette façon d’agir : « Je suis pour la création d’un Etat palestinien », clame-t-il avec régularité. « Je veux la paix, Il me faut juste un partenaire pour la conclure ».

Et dans le même souffle, il ajoute : « Jérusalem ne sera jamais divisée. Nous garderons toujours la vallée du Jourdain. Hébron est israélien. La plupart des implantations resteront en place ». Moyennant quoi, il feint d’être déçu parce qu’il ne trouve « personne à qui parler »…

La victoire complète du sionisme

Et pourtant, le contexte régional est plus que jamais propice à une réconciliation : Israël et les pays arabe sunnites, Arabie saoudite en tête, ont en commun un redoutable ennemi : l’Iran et ses alliés chiites.

C’est si vrai que de discrètes concertations se déroulent régulièrement entre leurs services secrets voire au niveau politique. Ainsi, lors de sa visite de travail à Moscou la semaine passée, Benjamin Netanyahou aurait-il rencontré le ministre saoudien des Affaires étrangères.

Qui plus est, l’initiative de paix arabe lancée par le Roi Abdallah d’Arabie saoudite et entérinée par la Ligue arabe en mars 2002, est toujours sur la table. Un plan qui ne propose rien moins qu’une paix globale en échange d’un retrait total d’Israël de Cisjordanie.

Dit autrement, il s’agit d’une victoire complète du projet sioniste. Celle dont rêvait Vladimir Jabotinsky, le leader le plus intelligent qu’ait jamais eu la droite israélienne. En 1922 déjà, il affirmait que les Juifs devaient attendre derrière une « muraille d’acier  » jusqu’à ce que les Arabes se lassent et fassent des propositions de paix.

Ce jour est arrivé depuis près de dix ans mais les successeurs de Jabotinsky ne sont plus intéressés. Leur priorité n’est plus de conclure la paix mais de conserver la Cisjordanie. Autant dire qu’avec une telle position, rien de solide n’est vraiment possible entre Israéliens et Arabes.

Car, qu’ils restent au pouvoir ou qu’ils aient été remplacés, les dirigeants des pays arabes n’auront guère de choix : faute d’une solution réelle de la question palestinienne, ils devront céder à leurs opinions publiques, abandonner l’idée d’un accord avec Israël et tenter de s’accommoder avec l’Iran.

Est-ce donc le destin d’Israël que d’être à son tour condamné à rester sur le quai pour regarder les trains passer ? Tant que la droite sera au pouvoir, il est bien à craindre que ce ne soit le cas. Jabotinsky, reviens, ils sont devenus fous…

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