Chacun sa (cache)route, chacun son (par)chemin

Quand Tonton David* a écrit sa chanson, les Juifs laïques peu observants des règles alimentaires ont bien compris ce qu’il fallait entendre dans ce message caché, à défaut d’être casher : l’expression de la tolérance vis-à-vis d’une certaine interprétation des textes anciens et de ses conséquences sur notre assiette.

Car si les Juifs orthodoxes appliquent strictement les prescriptions et interdits du code alimentaire, depuis le frigo jusqu’au sas de décontamination de vaisselle souillée au fond du jardin, il est d’autres membres de la communauté auxquels l’existence de Dieu est révélée à travers la dégustation d’un plat de côtelettes à la Kiev**. « Tu ne cuiras pas le chevreau dans le lait de sa mère », soit. Mais le poulet ? Je suis prête à croire que l’amour de sa mère poule déplace des montagnes, mais pas qu’il puisse la transformer en nourrice allaitante. On peut bien, à ce titre, profiter d’un poulet à la crème d’estragon sans craindre l’excommunication, n’est-ce pas ?

Des animaux de la mer, pour bien faire, il faudrait ne consommer que ceux qui possèdent des écailles et des nageoires. Dans ces conditions, comment fêter dignement le Nouvel An russe, et déguster, le cœur léger, la traditionnelle cuillerée de caviar ? Car l’esturgeon, qui perd ses écailles lors de l’accouplement, est pour cette raison considéré comme illicite. Admettons maintenant que le poisson n’enfante pas, mais qu’il adopte. Partant du principe que notre caviar provient d’œufs recueillis par un couple d’esturgeons plein d’écailles (et qui les aiment autant que s’ils les avaient pondus eux-mêmes), on peut donc y aller à la louche et la conscience tranquille, CQFD.

Dans mon entourage varié, une palette complète de petits arrangements avec la cacheroute colore les tables dressées pour Shabbat ou les fêtes. Passe le message à ton voisin, personne n’en fait tout un plat, chacun(e) a des raisons respectables de manger de tout, ou de tout sauf du porc, ou bien de se régaler de bestioles aquatiques à pinces, mais pas de mollusques vivants, ou encore de cuisiner casher chez soi, tout en se délectant d’un pâté de campagne chez les autres. Combien d’entre nous, aficionados du sandwiche jambon-beurre toute l’année, pratiquent l’orthorexie à calendrier variable, ne tolérant pas un milligramme de hametz la semaine de Pessah ? Je connais même des Gentils, omnivores et élevés à la rosette de Lyon qui, pour leurs amis juifs, cashérisent leur table. Déçus de ne pas y trouver un lapin à la moutarde ou une assiette de charcuteries italiennes, les haverim se consoleront avec du houmous de supermarché et noieront leur chagrin dans une bouteille de Gamla approuvée par le Beth Din. 

*Chanteur français de reggae des années 90, issu d’un peuple qui a beaucoup souffert lui aussi.

** Filets de poulet farcis de beurre fondu.

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