Chawki Armali, l’ennemi proche

Durant 26 ans, il a représenté l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) à Bruxelles. Et durant ce quart de siècle, Chawki Armali, qui vient de mourir à 76 ans ce 7 février, n’a cessé de lutter pour le dialogue entre Palestiniens et Israéliens. Souvenirs.

La première fois qu’on a rencontré Chawki Armali es qualités, c’était pour lui claquer la porte au nez. Nous étions en mars 1988 et c’était un autre monde.  Certes, alors comme aujourd’hui, les voix de la paix étaient rares et décriées dans leur propre camp.

Mais à l’époque, des deux côtés, les intégristes religieux pèsaient encore peu et cela faisait une sacrée différence. Une autre était que, du point de vue juif,  le diable s’appelait alors  « OLP »  et qu’il refusait tout et le reste : pas de dialogue, pas de reconnaissance, pas de paix.

Les dirigeants israéliens, que cela arrangeait bien, expliquaient donc« qu’il n’y a pas à qui parler » et, afin d’être certains que cela ne change pas, interdisaient tout contact avec les Palestiniens.

Ce qui n’empêchait pas, dans les deux camps, des hommes d’explorer les voies d’un dialogue. Depuis la mi- 1970, des rencontres secrètes étaient organisées par d’éminentes personnalités, juives ou pas, qui servaient « d’interfaces » :

Pierre Mendès-France, Bruno Kreisky, Olof Palme, Willy Brandt, Nahum Goldmann…. Et, à Bruxelles, David Susskind. Côté israélien, ces précurseurs risquaient l’insulte et l’opprobre. Les Palestiniens, eux, engageaient leur vie.

Entre  1978 et 1983,  nombre de ces  héros de la paix payèrent ainsi le prix du sang: Issam Sartawi, Saïd Hammam, Ezzedine Kalak et, à Bruxelles, le représentant de l’OLP, Naïm Khader. Et pourtant, le dialogue se poursuivait, de moins en moins secret.

Jusqu’à ce jour de mars 1988, donc, où « Suss » brisa tout à fait le tabou : le CCLJ organisa Give Peace a Chance,  la première rencontre publique entre Palestiniens et Israéliens * en présence d’éminentes personnalités belges: Jean Gol, Charles Picqué, Roger Lallemand…

Et c’est là qu’arriva Chawki Armali : Palestinien chrétien, obligé de fuir Haïfa en 1948, il avait remplacé Khader en 1984 comme Représentant de l’OLP. C’est en tant que tel, qu’il se présenta à notre rencontre israélo-palestinienne.

Sauf que Suss, stratège audacieux, savait aussi jusqu’où aller trop loin. Lui-même avait déjà engagé un débat fructueux avec Armali à l’ULB. Mais il n’était pas encore prêt à le recevoir  « chez nous ». Des Palestiniens, oui, l’OLP, non. Trop tôt.

C’est ainsi que j’ai aperçu pour la 1èrefois, ce petit homme rond et affable. Comme il l’avait sans doute prévu, il se refuser l’entrée et repartit d’un pas tranquille.  Il venait pour prendre date et savait que ce n’était que partie remise.

« Oui » peut aussi être une réponse.

De fait, quelques années plus tard, toutes ces discussions aboutirent à cette prodigieuse lueur d’espoir des Accords d’Oslo de 1993, quand, grâce à Itzhak Rabin, Shimon Pérès et Yasser Arafat, on put croire que tout était possible et que la paix était enfin proche.

Chawki Armali alors devint un invité régulier des débats du CCLJ mais aussi de ceux du Cercle Ben Gourion ou d’autres associations juives. Mieux, l’ambassadeur d’Israël de l’époque, Victor Harel et lui coururent ensemble les réunions pour défendre, ensemble, le processus de paix

Jusqu’à ce qu’un fanatique juif halluciné et Benjamin Netanyahou  -déjà-  en décident autrement. Le temps passa, l’espoir aussi mais Ch. Armali continua à dialoguer avec la communauté juive où il comptait désormais de véritables amis.

Et il n’y avait guère de réunions ou de débats, si humbles fussent-ils, à Bruxelles ou aux fins fonds de la Wallonie, où il ne fass une apparition, tranquille et disert.  Toujours, il défendait la cause de son peuple et toujours, il condamnait la violence qu’elle vienne d’Israël ou de son propre camp. 

Jusqu’à ce qu’en 2005, fatigué et affaibli par une insuffisance rénale, Chawki Armali  laissa son poste à une autre éminente combattante de la paix, Leila Shahid et prit celui, moins contraignant, de Représentant de la Palestine auprès du Vatican.

On le vit une dernière fois au CCLJ, pour les funérailles de Suss*.  Et voici qu’est à son tour parti cet « ennemi proche » : il se trouvait de l’autre côté de la barrière mais on partageait bien plus d’idées avec lui qu’avec les illuminés des deux camps.

Lors de cette rencontre de 1988, l’ancien ministre des Affaires Etrangères, Abba Eban avait lancé une de ses célèbres boutades (qui contredisait d’ailleurs la plus connue d’entre elles : « les Palestiniens ne ratent jamais une occasion de rater une occasion »)

Eban avait alors dit : « Oui » peut aussi être une réponse »…  Et, sa carrière durant,  le représentant de l’OLP en Belgique en fut, le parfait exemple. Chawki Armali  peut reposer tranquille : il a bien servi son peuple. Et le camp de la paix.

*L’année suivante, en mai 1989, le CCLJ organisa grâce à Simone Susskind un autre événement majeur : Give Peace a Chance au féminin.

** http://www.cclj.be/article/3/2576

 

 

 

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