Chochana Boukhobza possède une ferveur qu’elle transmet à ses héros, pétris de maux. Dans son dernier roman, Le Troisième Jour, sa plume est un archet, arrachant les sentiments les plus secrets. Voici deux femmes, dont le violent violoncelle traduit le drame de vies en disharmonie.
Pourquoi vos romans explorent-ils souvent les brûlures ? Parce que je suis une fille qui a connu la fin d’un monde, la disparition des Juifs en terre d’islam. Je suis la dernière d’une lignée parlant l’arabe. Après moi, il ne restera que des fragments et des vestiges… Plus nos racines sont fortes, plus nos arbres sont puissants. Ma passion de l’écriture vient de mon grand-père paternel. Penché sur ses cahiers marbrés, il mouillait son crayon du bout de la langue. C’était un kabbaliste et un écrivain judéo-arabe, dont les écrits n’ont jamais été publiés. Son histoire est tragique, car l’exil a fait disparaître sa langue et ses lecteurs. Mes romans sont liés à l’histoire, ils montrent comment des personnages survivent à travers l’espace et le temps.
Israël sert de décor à ce livre, quel est votre attachement à ce pays ? Ayant vécu là-bas, j’ai connu la guerre au plus près. Des amis sont morts au combat ou dans des attentats, moi-même j’ai failli mourir deux fois. On attaque Israël de partout, mais il s’en sortira ! Mes romans refusent d’insulter la vie. Ils montrent une société israélienne dans toute sa gamme et sa diversité. Je laisse la voix aux vétérans, aux jeunes et à ceux qui sont prêts à se sacrifier pour ce pays. Il faut être dans son histoire, tout en respectant celles d’autrui. Derrière les clichés, il y a des nerfs, de l’os, de la chair et du cœur.
Pour vos héroïnes, la musique est-elle synonyme de survie ? Ce roman retrace le portrait de deux femmes représentatives de la communauté juive. Rachel arbore la cicatrice de l’exil paternel. Le conflit générationnel est incontournable. La fracture est telle qu’elle aboutit aux non-dits, or c’est par le silence qu’on s’élève. Elisheva porte la blessure de la Shoah. Membre de l’orchestre d’Auschwitz, elle a joué dans des moments ?terrifiants, mais elle voulait survivre et transmettre. Or ni la musique, ni Israël, ni l’amour ne peuvent panser sa plaie. La musique exprime des choses très fortes, comme l’amour, la mort, le désir de vengeance ou l’âme des gens.
A force d’être en guerre contre soi, peut-on influer son destin ? Tous ces personnages sont en effervescence, tant ils refusent de se fondre dans le moule. Etre digne, c’est ne pas mourir ?enfermé dans une cage. Quoi qu’on fasse, il est impossible de se fuir soi-même, d’échapper à ses fantômes et à l’amour. La vie nous fait toujours revenir perfidement vers ceux qu’on aime. Ce texte se veut un Cantique des Cantiques moderne, se déroulant sur les remparts de Jérusalem. Deux êtres se portent un amour extraordinaire, sans parvenir à se rejoindre. Chacun des héros est courageux à sa façon. Elisheva complote depuis des années pour tenir sa promesse vengeresse. Tout comme elle, on porte en soi les tombes des disparus et le flambeau. Les Juifs sont des survivants et ça, nul ne nous l’enlèvera ! Notre chaîne est compliquée… j’ignore si mes enfants voudront être dépositaire de cette Histoire. Mon roman raconte celle de gens qui font tout pour changer de vie. Refusant le chemin tracé par la famille ou les événements historiques, ils vont très loin. Auront-ils l’élan pour s’en sortir ? On peut secouer les barrières du destin, mais peut-on toutes les faire sauter ?