Christine Loreau : ‘Anne Frank est une héroïne’

Si beaucoup témoignent des difficultés croissantes à enseigner la Shoah, la Maison Anne Frank à Amsterdam et les projets qu’elle développe ne cessent pour leur part de susciter un véritable engouement auprès du public. A l’occasion de l’exposition « Anne Frank, une histoire d’aujourd’hui » qui s’ouvre au Centre Bernier, nous avons rencontré Christine Loreau, représentante de la Maison Anne Frank pour le monde francophone.

Comment et pourquoi cette exposition nous arrive-t-elle aujourd’hui à Bruxelles ?

Nous n’avions pas de projet à long terme de la Maison Anne Frank en Belgique francophone. Le PAC (Présence et Action Culturelles) de Verviers nous a contactés après son exposition organisée en avril 2012 et qui avait connu un succès incroyable, en devant refuser des classes chaque jour. Vu l’adéquation entre le mode de fonctionnement du PAC (fédération de 11 régionales) et les objectifs éducatifs de la Maison Anne Frank, nous avons décidé de ce partenariat au niveau national avec des projets déjà fixés jusque 2015 ! Le PAC se charge ainsi de trouver les lieux et les guides, ainsi que de la communication avec le milieu scolaire qui constitue 80% de notre public. La Maison Anne Frank apporte quant à elle l’exposition et son expertise.

Que montrera l’exposition et qui en seront les guides ?

La visite d’1h30 raconte l’histoire d’Anne Frank à travers cinq périodes, allant de 1929, année de sa naissance à nos jours. Un film de 28 minutes résume sa vie et son parcours, après quoi nous développons bien entendu le contexte historique qu’elle a vécu et qui l’a tuée, pour voir comment un contexte historique peut broyer six millions d’êtres humains. Notre grille d’analyse des acteurs comporte quatre cases : on peut être bourreau (nazi, collaborateur), victime (Anne Frank et tous les autres), opposant (résistant, juste), passif (la majorité silencieuse). Nous combattons contre l’indifférence et il est plus facile de prendre les bonnes décisions quand on a déjà été confronté à la problématique. Comment une démocratie peut-elle basculer ? Comment certains sont-ils amenés à la passivité, et d’autres à conserver leur humanité ? Nous actualisons aussi ce qui s’est passé pour échanger un maximum avec les jeunes. Nous pratiquons la transmission par les pairs, en formant des guides bénévoles. Adultes et adolescents (15-17 ans) volontaires bénéficient ainsi d’une formation de trois jours. Ce sont eux qui guident les visites et deviennent généralement les meilleurs ambassadeurs de la Maison Anne Frank.

Depuis sa fondation le 3 mai 1960 par Otto Frank, le père d’Anne, la Maison Anne Frank connait un engouement exceptionnel, avec plus d’un million de visiteurs par an. Et votre travail ne s’arrête pas à Amsterdam…

En effet. Notre objectif a toujours été double, d’une part préserver ce lieu où la famille Frank a été cachée pour l’ouvrir au public, ensuite accueillir les jeunes du monde entier dans le cadre d’un projet international, pour réfléchir aux enjeux de cette histoire dans le présent. Avec une mission : préserver l’avenir. La Maison Anne Frank se trouve à la parfaite jonction entre la mémoire de la Shoah et le combat des droits de l’homme. Comme le public ne peut pas toujours se déplacer, nous venons à lui. Nous intervenons aujourd’hui dans 50 pays du monde de façon adaptée, grâce à l’universalité du support que constitue le Journal d’Anne Frank. L’engouement que nous connaissons et qui semble paradoxal face aux difficultés des enseignants à transmettre l’histoire de la Shoah, est similaire à celui de l’époque déjà, où l’accueil réservé au Journal fut sans commune mesure avec ce qu’a connu Primo Levi pour réussir à faire publier ses écrits.

Comment expliquez-vous ce succès ?

Anne Frank est la personne de la Shoah la mieux documentée, notamment parce que son père était photographe amateur et a envoyé ses photos de famille à beaucoup de monde. C’est l’histoire d’une vie, et pas seulement d’une mort. Ce n’est pas non plus une leçon de morale, notre objectif est de prévenir là où il y a danger pour montrer là où cela a pu mener, avec le rêve d’aider les jeunes à se construire une colonne vertébrale éthique et de les conscientiser sur leurs choix. Quand je parle avec ceux qui viennent nous voir, je me rends compte qu’Anne Frank est devenue « une des leurs ». Elle est une héröine, et beaucoup repartent de chez nous en colère, en nous demandant « pourquoi on l’a tuée ? ». Une héroïne normalement ne meurt pas.

L’exposition « Anne Frank, une histoire d’aujourd’hui » proposée par la Maison Anne Frank, en partenariat avec le PAC Bruxelles, se tient du 12 novembre au 14 décembre 2012 au Centre Bernier, Rue Fernand Bernier 40, 1060 Saint-Gilles. Vernissage le mercredi 7 novembre 2012 à 15h. Visites guidées gratuites du lundi au vendredi de 9h à 17h pour les groupes scolaires et associatifs uniquement sur réservation. Exposition ouverte à tous le samedi de 10h à 17h. Infos : 0492/58.59.57

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