Journaliste ayant consacré de nombreux articles au Front national et à l’antisémitisme, Claude Askolovitch a publié en septembre 2013 Nos mal-aimés. Ces musulmans dont la France ne veut pas (éd. Grasset), un essai polémique dans lequel il va à la rencontre de musulmans que la France laïque et républicaine ne veut ni voir ni accepter en son sein. Il évoquera cette question au CCLJ le mercredi 12 février 2014 à 20h30.
Avez-vous délibérément choisi d’aller à la rencontre de musulmans très pratiquants pour qui l’islam est partout et rythme la vie quotidienne ? Ce choix est effectivement délibéré. Les musulmans qui me ressemblent ne m’intéressent pas. Une personne musulmane comme je suis juif, c’est-à-dire peu ou pas religieux, ne m’intrigue pas plus que cela. Je peux avoir de belles rencontres humaines avec eux, mais c’est précisément avec ces musulmans religieux qu’on peut découvrir des choses surprenantes. On peut être un musulman très pratiquant, voire intégriste dans sa pratique religieuse, et être un individu complexe, compliqué et contradictoire. Ils se considèrent comme des serviteurs de Dieu et en réalité, ils sont mes frères humains. Et ce qui caractérise aujourd’hui le discours sur les musulmans, c’est que ces derniers ne sont jamais envisagés comme des individus acceptés dans leur complexité et leurs contradictions. Ce n’est pas un livre sur les musulmans en général. C’est surtout un livre sur la France qui n’arrive pas à se faire à l’idée qu’en son sein, il y a des musulmans très religieux. Or, ils font partie du décor : ils existent et ils sont français. Le problème qui se pose est celui de l’acceptation par les élites françaises de la complexité de la diversité de la société. Et là, cela coince, car on brutalise les musulmans en croyant être fidèle aux vieux mythes républicains et laïques. On leur demande sans cesse de gommer leurs origines. Comme si on demandait aux gens d’entrer à poil dans la société française.
Pourquoi établissez-vous une analogie entre les Marranes dissimulant leur identité pour survivre et les musulmanes contraintes de retirer leur voile au travail ? Cette comparaison ne vous paraît-elle pas inappropriée ? Je sais qu’il y a des différences fondamentales et je les rappelle dans le livre. Avec l’inquisition espagnole, le Marrane risquait sa vie. Autre temps, autres mœurs, les « inquisiteurs » laïques français n’ont pas le pouvoir de vie ou de mort mais ils infligent des blessures sociales aux musulmans.
Vous n’exagérez pas ? Il n’y a pas une seule femme voilée ayant fait des études qui peut avoir un travail à sa compétence en France. Cette demande d’ôter le voile n’existe dans aucun autre pays. Quand je dis que les « inquisiteurs » laïques ne font que brimer socialement, je suis très modéré. Je n’ai jamais dit que nous sommes à la veille d’une Shoah musulmane, tout comme nous ne sommes pas dans l’Espagne des 16e et 17e siècles lorsque l’Inquisition tuait. Aujourd’hui, en France, on ne tue plus. On rejette et on exclut. Il est totalement absurde de considérer qu’on ne puisse pas être directeur financier avec un voile ou une kippa. Ce qui ne dérange en rien les excentriques britanniques censés être communautaristes est impossible en France. C’est précisément en France que nous fabriquons du communautarisme, car nous contraignons les musulmans à ne vivre qu’avec leurs semblables.
Propos receuillis par Véronique Lemberg
A propos
« Heureux comme un Juif en France », disaient les Juifs d’Europe orientale à propos de ce pays qui avait fait des Juifs des citoyens à part entière. Quand on lit le voyage très subjectif de Claude Askolovitch à la rencontre de Français musulmans pratiquants et intégristes, on serait tenté de donner à son livre le titre Malheureux comme un musulman en France. Selon son auteur, la cause de ce malheur trouverait sa source dans une élite française se servant de la laïcité et des valeurs républicaines comme d’une machine à exclure et à humilier les musulmans français. Bien que Claude Askolovitch veuille nous montrer à juste titre que ces musulmans sont à la fois imprégnés de la France et donnent en retour à ce pays une vitalité extraordinaire, le ton polémique et les propos excessifs qu’il utilise pour se livrer à une attaque en règle contre la laïcité suscitent la désapprobation, voire l’irritation. Car la France de 2013 est bel et bien une démocratie et un Etat de droit où les minorités religieuses ne sont pas discriminées.
En dépit des nombreuses critiques qu’on peut lui adresser, il est toutefois salutaire que ce livre plein d’empathie soit écrit par un Juif laïque, de gauche, sioniste et irréprochable dans son traitement de l’antisémitisme. De ce point de vue, cela déconstruit l’image caricaturale d’un abîme irréversible entre Juifs et musulmans, et par les temps qui courent, c’est important.