Claude Klein : ‘Peut-on cesser d’être juif ?’

Ancien doyen de la faculté de Droit de l’Université hébraïque de Jérusalem, Claude Klein vent de publier Peut-on cesser d’être juif ? (éd. Grasset). Dans cet essai, il démontre méthodiquement l’inanité scientifique des livres de Shlomo Sand consacrés à Israël et à l’identité juive, tout en analysant le succès considérable de cet historien en France.

Pourquoi consacrez-vous un livre entier à Shlomo Sand, un historien israélien dont vous faites peu de cas ? Shlomo Sand a publié trois livres polémiques sur l’être juif et Israël. Dans Comment le peuple juif fut inventé, il nous annonce que le peuple juif n’existe pas, que les Juifs ne présentent aucune unité et qu’ils ne descendent pas des anciens Hébreux dispersés suite à la destruction du deuxième Temple. Dans le livre suivant, Comment la terre d’Israël fut inventée, Sand nous explique que les Juifs n’ont pas entretenu de véritables relations avec la terre d’Israël pendant les vingt siècles d’exil. Et dans le dernier opus, Comment j’ai cessé d’être juif, Sand déclare qu’il n’est plus juif. S’il est vrai que cet historien israélien ne prétend pas remettre en cause l’existence de l’Etat d’Israël, qu’il réduit à un pur fait, il contribue singulièrement à affaiblir sa légitimité, jusqu’à la nier. Les thèses de Sand reposent en grande partie sur des postulats dénués de fondements scientifiques, alors qu’il se pare de ses attributs d’universitaire. Et le pire, c’est que ses thèses sujettes à caution ont trouvé un public en France, où il a rencontré le succès. Il me semble donc important de questionner la rectitude intellectuelle de la démarche de Sand, car le résultat est clair : la délégitimation d’Israël dans ses fondements.

Peut-on cesser d’être juif, comme le prétend Shlomo Sand ? Bien évidemment. On peut adopter à titre personnel un mode de vie marqué par l’éloignement du judaïsme et des Juifs. Au bout de deux ou trois générations, l’identité juive se dilue jusqu’à la disparition. C’est possible et parfaitement licite. Mais pour Sand, c’est autre chose. Il me fait penser à un homme installé sur une estrade au milieu de la place du village, en train de crier que ce n’est pas parce qu’il est lui-même israélien et que ses parents sont des Juifs polonais rescapés de la Shoah, qu’il est juif pour autant ! Cette posture est grotesque, car on ne quitte pas le judaïsme de cette manière. La perte de l’identité juive relève d’un processus progressif beaucoup plus complexe que les simplismes de Sand. S’il considère qu’il est de son devoir de cesser d’être juif, j’ai aussi le droit de considérer que pour accomplir cette démarche personnelle, il n’est pas nécessaire de se lancer dans une critique hostile du sionisme et d’Israël, à prétention scientifique, mais dénuée du sérieux propre à une réflexion sur un sujet aussi grave.

Pourquoi Shlomo Sand veut-il cesser d’être juif ? Sand prétend ne plus supporter l’appartenance à ce qu’il considère comme une ethnie fictive. Tout comme il supporte encore moins d’apparaître au reste du monde comme membre d’un club d’élus dont on n’entre que par la naissance. Toute idée de peuple juif ou de collectivité juive n’est qu’une invention sioniste à ses yeux.

Comment expliquez-vous son succès en France ? Le tirage du premier tome de la série, Comment le peuple juif fut inventé, a frôlé les 60.000 exemplaires. Ce lectorat n’est pas composé d’antisémites ni de gauchistes naturellement antisionistes, même si Sand a été accueilli à bras ouverts dans les pays arabes. Non, il s’agit plutôt d’un public politiquement correct qui éprouve un certain malaise à l’égard des Juifs. La véritable problématique juive soulevée ici n’est donc pas sans rappeler l’une des phrases des Réflexions sur la question juive de Sartre : « L’antisémite reproche au Juif d’être juif; le démocrate lui reprocherait plutôt de se considérer comme Juif ». A l’instar du démocrate de Sartre, le public de Shlomo Sand aime le Juif comme individu, mais ne le supporte plus lorsqu’il proclame sa différence. Cette affirmation identitaire est d’autant plus insupportable lorsqu’elle s’exprime collectivement et politiquement. D’où l’aversion de ces gens à l’égard du sionisme. On est donc face à une forme d’antisionisme bon teint qui accepte mal l’idée du peuple juif et d’un Etat-nation pour ce peuple. Le livre de Sand tombe à point pour conforter tous leurs préjugés sur les Juifs et Israël. Sand leur apporte une caution juive, israélienne et académique. S’il se défend de remettre en cause l’Etat d’Israël, Sand ne supporte pas l’idée de l’Etat-nation juif, à l’instar de ses admirateurs en France.

Claude Klein, Peut-on cesser d’être juif ?, éd. Grasset

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