Ce 27 janvier, jour de l’entrée des troupes soviétiques à Auschwitz, la Journée internationale de l’Holocauste et de la prévention des crimes contre l’Humanité, sera marquée en Israël par la sortie du nouveau film de Claude Lanzmann, Le dernier des Injustes.
Pas moins de huit villes israéliennes présenteront aujourd’hui ce documentaire consacré à Benjamin Murmelstein (1905-1989), l’ex-grand rabbin de Vienne, et président du Judenrat du camp-ghetto de Terezin (Theresienstadt en allemand, actuellement en République tchèque) que le réalisateur de Shoah a longuement interviewé à Rome en 1975.
Chaque projection sera accompagnée d’une conférence donnée par des spécialistes de la Shoah, à l’image de Margalit Shlain, historienne de Terezin; des chercheurs spécialisés la représentation de l’Holocauste dans les arts visuels, comme Michal Friedman ou Yvonne Kozlovsky; ainsi que des rescapés des camps de la mort, à l’instar de l’écrivaine Ruth Bondy qui fut déportée à Terezin avant de survivre à Auschwitz et Bergen Belsen. Un dispositif exceptionnel qui culminera par la diffusion du documentaire, le 27 avril (Yom haShoah) sur la première chaine de télévision israélienne. « Il y a une forte demande de la part du public israélien », confiait voilà peu le distributeur du film. Même si dans l’Etat hébreu, le sujet reste particulièrement sensible.
Car si Le dernier des Injustes -sobriquet ironique dont s’affublait Benjamin Murmelstein- vise à réhabiliter l’ultime président du Conseil juif, ce dernier n’a pas manqué de détracteurs, notamment en Israël où il fut considéré comme persona non grata jusqu’à sa mort; un intellectuel comme Gershom Sholem avait même réclamé la pendaison de Murmelstein… Raison de plus selon Lanzmann pour présenter ce film-plaidoyer à Jérusalem ou à Tel-Aviv. « Il était fondamental pour moi de présenter mon film en Israël », a déclaré la semaine dernière le cinéaste -âgé de 88 ans- lors d’une conférence de presse à Tel-Aviv. « J’ai réalisé sept ou huit films sur Israël et la question juive. Et mon empathie (pour le pays) ne s’est jamais démentie. Mais pour la première fois de ma carrière, j’attaque Israël, car j’attaque le procès Eichmann ».
Lors du procès d’Adolf Eichmann, l’un des principaux architectes de la Solution finale, à Jérusalem en 1961, Israël a refusé d’entendre Benjamin Murmelstein comme témoin, jugeant que son témoignage manquait de fiabilité. Dans son film, Claude Lanzmann a déploré l’absence du président du Conseil juif de Terezin au procès Eichmann, dirigé selon le cinéaste par « un imbécile », le procureur général Guidon Hausner. « Avec l’aide de Hannah Arendt, ils ont tout mis sur le dos des Conseils juifs ».
Les Conseils juifs ont été mis en place par les nazis pour faire régner l’ordre dans les ghettos dont les habitants étaient ensuite déportés vers les camps de la mort. Arrêté en 1945 et incarcéré pendant dix-huit mois par les Tchèques pour faits de collaboration, Murmelstein sera acquitté de tout chef d’accusation en 1946 et vivra en « exil » à Rome. A son arrivée dans la capitale italienne, le Grand rabbin David Prato refuse de l’accepter parmi les membres de la communauté juive, sur la base de témoignages de rescapés de Terezin. Et à sa mort, le Grand rabbin Elio Toaff refuse qu’il soit inhumé à côté de son épouse, de sorte qu’on l’enterre à la lisière du carré juif.
Claude Lanzmann, qui a rencontré Murmelstein en 1975, juste avant de tourner Shoah, explique qu’il a décidé de transformer cet entretien-fleuve en film, afin de montrer que « la collaboration juive n’a rien à voir avec l’autre, celle de ceux qui soutenaient l’idéologie nazie ». « Ces Juifs ont collaboré avec un pistolet sur la tempe », a expliqué le documentariste, qui prend la défense d’un homme « d’une intelligence hors pair, fascinant et courageux, d’une absolue sincérité ». Claude Lanzmann rappelle que Murmelstein a réussi à sauver plus de 120.000 Juifs viennois de la déportation, en les faisant partir hors du Reich à l’été 1938.
« Il ne ment pas non plus quand il dit que pour les chambres à gaz, il ne savait pas, c’est absolument vrai », ajoute-t-il. Avant de conclure : « Je pense que ce film sera compris par le public israélien. A l’exception des anciens déportés de Terezin qui n’ont pas conservé un bon souvenir de Murmelstein. On lui a reproché de ne pas avoir accepté de marchandages sur les listes de déportations. Et il criait beaucoup. Mais c’était aussi une façon de hurler devant les Allemands ».
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