Avec les Frères musulmans nous nous trouvons en Europe face à une entité politico-religieuse qui nie sa propre existence, à des militants qui démentent y appartenir, à un fonctionnement dépourvu de leaders identifiables, d’affiliations formelles connues, sans congrès statutaires ou doctrinaux, ni publications, ni prises de position officielles. Il n’existe ni état-major, ni centre de décision, ni mots d’ordre, ni consignes opérationnelles.
Malgré son caractère insaisissable, s’en dégage toutefois une consistance, un programme, une efficacité, des actions, des priorités, des acquis. Et des noms. Les Frères musulmans fonctionnent de manière informelle, en réseau, en une mouvance fluide qui gravite autour de militants, de prédicateurs et de communicants (Youssef Al-Qaradawi, Tariq Ramadan, Michaël Privot, etc.)[1]. Si nous désirons les combattre il convient de mettre au jour leurs structures, leurs fonctionnements, leurs acteurs. Mais désire-t-on les combattre ? On peut aussi se poser la question.
Rappelons quelques principes généraux. L’Occident et en particulier l’Europe constituent des terres prioritaires de réislamisation. Notre sécularisme massif, nos valeurs de démocratie, de liberté, d’émancipation individuelle, nos avancées en matière d’égalité hommes femmes joints à notre puissance économique, culturelle et techno scientifique nous posent en principal obstacle à l’utopie d’islamisation universelle qui reste l’indépassable credo de la Confrérie.
Nous formons un pôle mécréant extrêmement attractif pour les populations sous férule musulmane du pourtour méditerranéen. C’est chez nous qu’elles émigrent. A juste titre les islams politiques dans leurs diverses déclinaisons nous considèrent comme leur ennemi principal. Ils nous craignent, nous haïssent, nous méprisent. Par notre seule présence nous mettons en danger les pouvoirs qui oppriment un monde arabo-musulman en crise et en voie de sécularisation, qui aspire à la modernité et à l’émancipation individuelle.
Une offensive islamiste résolue
Nous subissons dès lors une offensive islamiste résolue. La Confrérie en forme l’élément le plus cohérent et le plus moderne dans ses méthodes. Bigoterie, archaïsme et totalitarisme de l’idéologie, ultra modernité dans l’action. Comme depuis toujours, comme déjà en Egypte à ses débuts dans les années 1930, cette secte politico religieuse procède en douceur, de manière progressive, par en bas, par des actions sociales, caritatives, à la conquête de positions d’influence dans les médias, les partis, le monde associatif, intellectuel, etc.
L’islam politique ne se cantonne certes pas à la mouvance frériste. Il existe des islamismes d’inspiration saoudienne et iranienne. Les régimes turc et marocain poursuivent chacun leurs objectifs propres. Ainsi, au nom de la liberté religieuse (!), la Diyanet[2] a-t-elle attaqué la Belgique pour son intention d’organiser la formation belge des imams. Depuis des décennies, l’Organisation de la Conférence / Coopération islamique (57 Etats musulmans), basée à Djeddah, mène un djihad diplomatique sur la scène internationale contre le blasphème et la critique de l’islam.
Mais, sur un plan conceptuel, ce sont les Frères musulmans qui nourrissent les ambitions les plus vastes, les plus globales, les plus totales. Et les plus explicitement politiques. C’est aux orateurs de la mouvance frériste qu’aujourd’hui médias, tribunes académiques, mouvements associatifs, partis politiques, etc. ouvrent par priorité grand les vannes comme « voix musulmanes autorisées. »
L’islam politique vise à assurer la présence visible de l’islam dans l’espace public. Il cherche à délégitimer le sécularisme, la séparation du spirituel et du temporel, à modifier le droit personnel pour y intégrer des éléments de charia, à promouvoir le dress code islamique féminin dans les administrations, institutions et écoles publiques. Le hidjab joue ici un rôle majeur de marqueur identitaire. L’islamisme défend une vision réactionnaire de l’ordre familial et moral et des rapports de genre. Au nom de la pudeur, un puritanisme obsessionnel exalte la haine du corps féminin qu’il faut soustraire au regard concupiscent du mâle.
Au-delà de la chambre à coucher, ce programme s’immisce dans les sphères sociales et économiques, par exemple quant à la « finance islamique, » ces procédures destinées à réaliser du profit financier en contournant les interdits coraniques. Ou quant à l’emploi pour les jeunes, comme la journée Déclic de l’Association belge des Professionnels musulmans, soutenue avec enthousiasme par les mandataires Françoise Schepmans (MR), Fadila Laanan (PS), Zakia Khattabi (Ecolo)[3]. L’islamisme revendique salles de prière en entreprise et nourriture consacrée dans les cantines publiques. Il pervertit des concepts démocratiques comme l’antiracisme. S’opposer à l’islam est devenu désormais une variante du racisme. On régente la culture. Les artistes doivent s’autocensurer, et avant tout museler toute insolence antireligieuse. L’islam politique scelle la sainte alliance des cultes monothéistes. Voir les scandaleuses déclarations du pape consécutives au massacre de Charlie[4].
L’islamisme met en œuvre une stratégie de minoritaires. Il construit au sein de notre société une contre-société musulmane, en marge d’elle et contre elle. Elle se montre néanmoins capable d’influencer la société majoritaire. Voir par exemple la lutte contre l’« islamophobie. » Le mot a conquis le langage commun médiatique et jusqu’à certaines déclarations gouvernementales. De manière générale, l’islamisme a d’ores et déjà réussi à imposer ses principaux thèmes à l’agenda politique.
Soulignons-le, aucune, absolument aucune des revendications politiques formulées au nom de l’islam ne répond aux idéaux de progrès social et culturel, de justice, d’égalité, de démocratie, d’émancipation des personnes. La pression islamiste se manifeste au quotidien, dans les relations interpersonnelles, les quartiers, les lieux publics, au travail, etc. L’inconsistance de la réaction démocratique constitue d’abord une trahison envers nos très nombreux concitoyens de tradition et culture musulmanes qui refusent ses normes. Elle ouvre un boulevard à la démagogie de l’extrême droite qui, depuis des années, a fait des dérives de l’islam son fonds de commerce.
Dissimuler, mentir, manipuler, sans retenue éthique
L’islam politique abrutit et formate les esprits. Il n’appelle certes pas à l’action terroriste. Mais il nourrit un terreau idéologique et religieux. Il rend les âmes perméables à la rhétorique du djihad armé et aux appels au meurtre de Daesh / l’Etat islamique, ce que la journaliste Hind Fraihi, elle-même musulmane pratiquante, nomme « les ferments d’un véritable fascisme avec la signature de l’islam[5]. ». Quant au prédicateur idéologue Tariq Ramadan, toute sa tactique consiste au contraire à disculper l’islam du terrorisme pour incriminer les facteurs socio économiques et politiques de l’Occident. Les médias et les autorités académiques feraient bien d’y réfléchir avant de lui ouvrir portes et micros.
A bien des égards la stratégie des Frères musulmans présente des similitudes avec celle du Front national, version bleu Marine. Elle vise à dédiaboliser l’islam politique. Comme l’extrême droite, avec laquelle il partage la vision d’un monde occidental décadent et dégénéré, l’islamisme frériste aspire à transformer en profondeur nos sociétés de démocratie libérale, pour en détruire les fondements. Du reste, identitarisme islamique et identitarisme xénophobe et/ou chrétien se confortent mutuellement. Il convient de combattre l’un et l’autre avec la même détermination.
Dissimuler, mentir, manipuler ne pose aucun problème éthique au militantisme frériste. Parce qu’il avance masqué, il importe de nommer les individus afin de pouvoir les dénoncer. Parce qu’ils dissimulent leurs structures d’action, en dissolvent certaines, en créent de nouvelles, changent leurs raisons sociales, organisent en permanence leur mutation, il faut mettre celles-ci au jour, révéler les liens qui existent entre elles, afin de rendre leur fonctionnement visible, compréhensible, pour pouvoir le neutraliser.
Les rares auteurs à exposer en pleine lumière les Frères musulmans sont Steven Merley qui anime The Global Muslim Brotherhood Daily Watch[6], l’équipe de Ikhwan info[7] (Caroline Fourest, Fiammetta Venner, Michaël Prazan, Antoine Sfeir, Mohamed Sifaoui, Tewfik Aclimandos, etc.), Isabelle Kersimon (blog Islamophobie[8]) et les ex Frères musulmans Farid Abdelkrim[9] et Mohamed Louizi[10]. En Belgique francophone les journalistes Marie-Cécile Royen (Le Vif) et Catherine Lorsignol (RTBF).
Ce qu’ils publient déplaît ? C’est bien dommage mais tant pis. Le qualificatif « officine frériste » choque certains ? La chose plus que le mot devrait les émouvoir. Il désigne des structures vouées à la propagande islamiste, tels Empowering Belgian Muslims, Muslims Rights Belgium, l’Association belge des Professionnels musulmans,… Que bien des personnes refusent d’y croire, c’est regrettable pour elles. Au moins ne pourront-elles plus prétendre ignorer les faits. Nous affrontons méconnaissance et mépris du phénomène religieux en particulier musulman, paresse et pusillanimité intellectuelles, coupable complicité, déni, opportunisme, électoralisme et mauvaise foi. Qui se sent morveux, qu’il se mouche.
[1] Voir Le système Frères musulmans: illustration par le cas Privot – http://www.cclj.be/actu/politique-societe/systeme-freres-musulmans-illustration-par-cas-privot
[2] Présidence des Affaires religieuses. Ce ministère turc organise des branches nationales dans les pays d’émigration.
[3] ABPM – Journée Déclic 2015 – https://www.youtube.com/watch?v=sMlUq_Fg9Gw&feature=youtu.be – La police y tenait un stand d’information. On se demande pourquoi des pouvoirs publics soutiennent une initiative religieuse pour l’emploi des jeunes, alors que cette mission entre dans leurs prérogatives.
[4] Le pape François crachait en ces termes sur les cadavres encore tièdes des journalistes assassinés : « Si un grand ami parle mal de ma mère, il peut s’attendre à un coup de poing (…) on ne peut insulter la foi des autres, on ne peut la tourner en dérision. » – Le Point – 15.01.2015.
[5] Hind FRAIHI – En immersion à Molenbeek – Editions de La Différence – 2016.
[6] http://www.globalmbwatch.com. Voir aussi : Steve MERLEY – The Muslim Brotherhood in Belgium – The NEFA Foundation – 2008.
[9] Farid ABDELKRIM – Pourquoi j’ai cessé d’être islamiste – Les Points sur les i éd. – 2015.
[10] Mohamed LOUIZI – Pourquoi j’ai quitté les Frères musulmans – Michalon éd. – 2016. Mohamed Louizi collabore à Ikhwan info.