‘Comme des moutons à l’abattoir’

Il existe aujourd’hui des usages extravagants de la mémoire des moments les plus tragiques de l’histoire de l’Humanité. La dernière campagne de Gaia, l’association belge de défense des animaux, dénonçant l’abattage rituel sans étourdissement illustre cette dérive inquiétante.

Même si son spot radiophonique ne fait aucune allusion explicite à la Shoah, les propos qu’on y entend correspondent dans leurs moindres détails au témoignage d’un rescapé. Et l’analogie entre une victime humaine d’un processus d’extermination et l’abattage d’un mouton renvoie les Juifs à une expression qu’ils connaissent bien : « comme des moutons à l’abattoir ».

Cette expression ambiguë est douloureuse, car elle entretient le mythe de la passivité des Juifs d’Europe face au processus d’extermination dont ils sont les victimes. Tirée de versets des livres d’Isaïe et des Psaumes, elle fait partie intégrante de la rhétorique juive avant que les nazis aient décidé de les annihiler. Utilisée par les Juifs à travers le monde dans les années 1930, elle est exclusivement destinée à mobiliser les masses juives. Il s’agit d’affirmer haut et fort que les Juifs ne mourront pas comme des moutons à l’abattoir, ils se battront. C’est précisément dans cet état d’esprit qu’Abba Kovner, poète et chef des Partisans juifs de Lituanie, popularise cette expression dans un appel qu’il lance le 31 décembre 1941 après que des dizaines de milliers de Juifs de Vilna sont assassinés dans la forêt de Ponary : « Hitler a l’intention de détruire tous les Juifs d’Europe. Les Juifs de Lituanie ont été choisis pour être les premiers. Ne nous laissons pas mener comme des moutons à l’abattoir ! Il est vrai que nous sommes faibles et sans défense, mais la seule réponse au meurtre est la révolte ! Frères ! Mieux vaut tomber en combattant libre que survivre à la merci des meurtriers, résistez ! Résistez jusqu’au dernier souffle ».

Loin d’accuser les Juifs de passivité, Abba Kovner les exhorte à résister. Ce n’est qu’après la Shoah que cette expression est détournée de son sens originel pour alimenter le mythe de la passivité juive. Aussi surprenant que cela puisse paraître, ce mythe apparaît au sein même du monde juif. Il est tentant dans
certains milieux de croire ou de faire croire que les Israéliens ont le monopole de l’usage de ce mythe pour dénigrer la Diaspora. Mais ce serait ignorer les usages multiples que la rhétorique juive en a fait. En affirmant, à tort, que les Juifs se sont laissé mener à la mort comme des moutons à l’abattoir, tant les sionistes que les Bundistes, les communistes et même les communautés juives américaines laissent entendre qu’ils auraient pu empêcher, eux, le génocide parce que leur idéologie respective leur aurait permis de le faire. Même une intellectuelle aussi éloignée du sionisme qu’Hannah Arendt a propagé ce mythe aberrant.

Le mythe de la passivité est d’autant plus absurde que les historiens ont étudié avec précision les différentes formes de résistance juive, notamment la résistance armée. Enfermés dans des ghettos, terrorisés, traqués, affaiblis et détruits psychiquement, les Juifs sont isolés et abandonnés de tous. Cela ne les empêche pourtant pas de prendre les armes. Des révoltes éclatent dans les ghettos et des soulèvements armés s’organisent dans les forêts. Même au plus profond de l’abîme, dans les centres de mise à mort, des insurrections éclatent : le 14 octobre 1943, il y a 70 ans, des prisonniers juifs du centre d’extermination de Sobibor tuent des SS et 300 d’entre eux s’évadent. Deux mois plus tôt, une révolte identique éclate à Treblinka. Ces actes n’ont abouti à aucune victoire militaire, mais ils ont surtout accéléré la fermeture de ces deux centres d’extermination et entraîné la fin de l’Aktion Reinhard, c’est-à-dire l’extermination des Juifs de Pologne.

S’il est insupportable qu’on prétende 70 ans après la révolte de Sobibor que les Juifs se sont laissé mener à la mort comme des moutons à l’abattoir, il est aussi stupide et absurde d’affirmer que les moutons sont aujourd’hui abattus comme des Juifs dans les centres d’extermination.

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