Monsieur L. vit dans une grande et jolie maison avec sa femme, ses deux enfants et son chien. Il est chef de projets dans une grosse boîte.
Il gagne un bon, voire très bon salaire, ce qui assure à sa famille un train de vie élevé : des études pour ses enfants dans de grandes universités, des vacances quatre fois par an, dont une fois au moins à la montagne (Courchevel 1850). Monsieur L. joue aussi tous les dimanches au golf avec sa femme. Quel joli tableau, me direz-vous. Seulement voilà. Y a un bug. Monsieur L. n’est non seulement pas un homme heureux, mais il se sent même profondément malheureux. Quelle ingratitude envers la vie !
Tout le monde le lui dit : « Eh mec, tu ne te rends pas compte de la chance que tu as ». On le lui répète tellement que ça en devient un mantra. Même lui le reconnaît. « C’est vrai, mais c’est comme ça ». Ah… s’il pouvait connaître la cause de son désarroi, de cette amertume qui lui pourrit la vie, lui pourrit les vacances. Monsieur L. va donc voir le Docteur L. (ils ont le même nom). Le Docteur L. lui pose chaque fois les mêmes questions, la tête légèrement penchée vers l’avant et le regard par-dessus ses verres de lunettes : « Comment allez-vous, Monsieur L. ? » Monsieur L. lui répond invariablement : « Je souffre, Docteur, je souffre ». Au bout de la sixième visite, le Docteur L. lui prescrit enfin des médicaments : une pilule rouge, une pilule bleue, une pilule rose. Elles devraient lui faire retrouver le goût de la vie.
Monsieur L. revient le voir la semaine suivante.
« Docteur, j’ai fait ce que vous m’avez dit. Je prends les médicaments deux fois par jour, mais c’est pire qu’avant. Vous vous foutez de moi ! ».
« Pourquoi vous énervez-vous ? », lui dit le Docteur L. « Bon. Pour vous calmer, vous prendrez en plus une pilule brune ».
Pour Monsieur L., cela va de mal en pis. Dans sa grande et jolie maison, il se sent à présent à l’étroit. Dans sa relation avec sa femme et ses enfants, il se sent ligoté comme un filet de veau ficelé prêt à être enfourné. Au travail, ses relations avec ses collègues lui semblent affreusement mesquines.
Il retourne chez le Docteur L. avec la ferme décision de lui annoncer la fin de son traitement.
« Comment allez-vous, Monsieur L.? », lui demande le Docteur L.
Tout à coup, Monsieur L. dénoue sa cravate. Il se sent ici aussi à l’étroit, tout comme d’ailleurs ses pauvres pieds, à qui on n’a jamais demandé comment ils allaient, ses pieds enfermés toute la journée dans des chaussures, il le réalise à l’instant, beaucoup trop étroites.
Monsieur L. desserre donc ses lacets et retire ses chaussures en poussant un inextinguible soupir de soulagement.
« Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah »
« Vous allez bien ? », lui demande le Docteur qui commence enfin à réellement s’inquiéter.
« Merveilleusement bien, Docteur. Mes pauvres pieds, mes malheureux pieds, enfermés toute la journée dans des chaussures beaucoup trop étroites. Mes pieds enfin libres… soulagés ! ».
Un sourire, le premier depuis très longtemps, se dessine sur le visage de Monsieur L.
« Mes pieds vont mieux, Docteur ».
Ce qui me fait tout à coup penser au proverbe yiddish (que la mémoire de celui qui l’a inventé soit bénie) : « Personne ne sait qui porte des chaussures trop serrées, sauf ceux qui marchent avec ».
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