Comment enseigner la Shoah après la disparition des témoins ?

Les faits. Les commémorations de Yom HaShoah le 16 avril 2015 en Israël comme en Diaspora ont fait ressurgir cette question d’une actualité de plus en plus criante. La Shoah risque-t-elle de devenir un événement tragique parmi d’autres ? Comment assurer la sensibilisation auprès des jeunes générations alors que les derniers rescapés disparaissent progressivement ? Des questions que nous avons soumises à une série d’observateurs et spécialistes du terrain.

Ismaël Saïdi est l’auteur de la pièce Djihad, reconnue « d’utilité publique » par la ministre de l’Enseignement Joëlle Milquet. Il se rappelle de ce qu’il a ressenti, plus jeune, quand on a « essayé » de lui enseigner cette période de l’histoire. « La Shoah ? C’était un sujet ennuyeux… ennuyeux parce que ça ennuyait visiblement le prof de devoir nous l’enseigner, ennuyeux parce qu’on ne comprenait rien à cette histoire qui a touché une partie de la population dont on ignorait tout. Pas de problème pour parler de l’esclavage, je pouvais me sentir en empathie complète en pensant à mon copain Dédé qui était d’origine congolaise. Mais la Shoah ? Les Juifs ? Je n’en avais jamais vus et j’avais les mêmes préjugés que tout le monde autour de moi (“ ça doit être les gens riches qui habitent à Uccle et qu’on ne voit jamais dans le quartier ”) ». Selon Ismaël Saïdi, « le lien » a clairement manqué. « Un lien entre la souffrance d’un peuple dont, d’une façon ou d’une autre, je faisais partie. Je ne suis pas juif, mais je suis européen, comme toutes ces personnes que l’on a tuées. De la même manière que la Shoah est un événement atroce, résultat d’un long processus de haine (des centaines d’années), son apprentissage doit être l’aboutissement d’un long processus qui permet à un élève européen, quelle que soit son origine, de comprendre qu’il s’agit de son histoire. Son apprentissage doit être le point culminant de l’apprentissage de l’autre. Et pour ce faire, il faut remonter loin, dans mon cas, aux prémices de l’apparition de l’islam en Europe. Parler de l’Andalousie, d’Avicenne, de Maimonide, des liens qui les unissent. Des liens, toujours des liens, entre Juifs, catholiques, musulmans, et athées aussi. Et à partir de Cordoue, remonter vers le nord, tout en accélérant dans le temps, pour arriver enfin à cette horreur sans nom. Se réapproprier l’Histoire, devenir européen par son histoire, et par là même devenir le frère, la sœur de ceux qu’on a déportés, qu’on a tués… Le petit Européen que j’étais, rempli de doutes sur son identité, se serait alors senti concerné, aurait compris la spécificité de la Shoah où l’on ne tuait pas pour rendre esclave, pour prendre un territoire ou des richesses, mais “ simplement ” pour faire disparaître de la surface de la Terre toute une partie de la population, toute une partie de l’Europe, toute une partie… de moi ! »   

« La disparition des témoins est une question qui nous préoccupe depuis longtemps »

, reconnait Ina Van Looy, directrice du Centre d’éducation à la citoyenneté (CCLJ). « En 2013, nous avons tenté d’y apporter une réponse en créant l’outil pédagogique Paul & Sophie. Témoigner entre ombre et lumière. Un documentaire de Valentine Roels qui présente deux témoignages, celui de Paul Sobol, rescapé d’Auschwitz-Birkenau et de Sophie Rechtman, enfant cachée. Ce film et son carnet pédagogique sont des outils que les professeurs peuvent utiliser en classe. L’idée étant d’interrompre de temps à autre la projection pour favoriser la discussion, l’expression des émotions, des réflexions, et une dynamique qui n’est pas celle de la rencontre réelle avec le témoin, mais qui permet l’appropriation collective de son histoire. Dans le cadre de notre programme, nous proposons une sensibilisation à l’histoire des génocides du 20e siècle. Il nous arrive de présenter une étude comparée des génocides et très vite la singularité de la Shoah apparaît, c’est une réalité historique incontournable. Ma dernière formation, organisée par la Maison Anne Frank, m’a rassurée par les rencontres que j’y ai faites : des professeurs motivés, rigoureux, soucieux de perpétuer la transmission de l’histoire de la Shoah et sa singularité avec de “ bons ” outils ».   

Georges Bensoussan

est historien et responsable éditorial du Mémorial de la Shoah. « Il convient pour perpétuer la mémoire la Shoah de garder des dates clés (Yom HaShoah, 27 janvier) et des lieux clés (Auschwitz, Drancy, Malines) », estime-t-il. « Il n’y a pas de mémoire sans lieu et sans anniversaire. Et puis, il y a bien sûr tout le travail pédagogique, à travers les expositions notamment ». La même question s’est posée concernant les soldats de la Grande Guerre. « On pensait qu’on pourrait moins bien enseigner après leur disparition et on s’aperçoit que c’est tout le contraire », relève Georges Bensoussan. « Parce que l’historiographie a fait de gros progrès. L’histoire repose avant tout sur le travail de défrichage des historiens, sans quoi elle devient un champ mort, perdant progressivement de sa substance. La Shoah sera réduite alors à un rituel compassionnel, dont on ne tirera aucun enseignement ». Cette inquiétude relative à la mémoire de la Shoah reste toutefois légitime selon l’historien. « Contrairement à la Première Guerre mondiale qui reste une vraie leçon d’histoire, la Shoah est en train de se transformer en une religion civile, déconnectée de tout contenu politique. On tend de plus en plus aussi à déjudaïser la Shoah, en parlant des “victimes innocentes”, des “enfants martyrs”, et non plus “des Juifs”. Pour éviter les incidents face à une forte population arabo-musulmane, comme en France, les enseignants préfèreront aborder les événements sur le plan du racisme, du souvenir, de l’arbitraire d’une politique d’Etat, par peur de heurter les préjugés antisémites. Si les politiques, les intellectuels n’ont pas le courage de parler-vrai, on peut douter de l’avenir des Juifs en Europe ». Georges Bensoussan souligne la singularité de la Shoah, qu’il convient, selon lui, d’expliquer : « Eliminer un peuple coupable d’être né et décider qui peut ou non habiter la Terre est quelque chose qui touche tout être humain, et pas seulement les Juifs. Le champ politique ouvert par la Shoah est énorme et doit faire réfléchir dans tous les domaines. On ne devrait donc pas avoir de mal à transmettre cette histoire-là, à condition de la contextualiser et de ne pas la cantonner aux larmes ».  

Herman Van Goethem

est le directeur et conservateur du musée Kazerne Dossin à Malines. « Enseigner la Shoah implique évidemment que l’on enseigne la singularité de la Shoah », estime-t-il, « mais il faut aussi prendre conscience du fait que pour les jeunes, aujourd’hui, cette guerre est déjà très loin dans le passé. Si on l’isole, la Shoah risque de se dégrader en un évènement, terrible et hors mesure, mais comme il y en a tant d’autres au fil de l’Histoire. Le musée Kazerne Dossin a donc fait le choix de replacer la Shoah dans un contexte plus global qui est celui des mécanismes de la violence de masse. Comment se fait-il que des hommes, puissent non seulement tuer d’autres hommes, mais aussi, de façon systématique, des femmes et des enfants ? Ce genre de violence extrême prend son ampleur maximale dans le contexte d’un génocide. Mais il s’agit alors d’un aboutissement hors pair d’une longue chaine de violence collective, qui a débuté à une échelle bien moindre, voire anodine, et qui s’est intensifié dans un contexte de polarisation grandissante et de “ dynamisation ” interne. Il y a aussi un constat essentiel à faire : ces gens qui tuent ne sont pas des diables, ni des fous, ce sont souvent des gens très ordinaires. Ils croient dans d’autres valeurs que nous. Pour les nazis, exterminer les Juifs était moralement justifié, il ne s’agissait donc pas pour eux d’un crime, mais d›une action louable. Une analyse comme celle-là démontre aussi que les fondements de notre société sont ancrés dans les droits de l’Homme. Nous sommes égaux et libres, et chacun a droit au respect et à la tolérance. Il y a d’autres sociétés qui refusent cette façon de voir. Les meurtres de masse commis aujourd’hui sont eux aussi, souvent, commis par des gens qui croient en ce qu’ils font. Ainsi, les tueurs de l’EI, ou les meurtriers de l’équipe de Charlie Hebdo. Des évènements comme ceux-là sont bien différents de la Shoah, mais il y a des processus de violence similaires. Analyser ces mécanismes est une façon d’enseigner la Shoah qui permet d’en tirer des leçons bien plus concrètes que l’éternel ‘Plus jamais ça’ ».       

« Plus les années passent et permettent d’avoir du recul et de la perspective sur cette tragédie de l’histoire, plus l’intérêt pour cette tragédie de l’humanité va en grandissant »

, note le dessinateur et caricaturiste belgo-israélien Michel Kichka. « Si l’on prend en considération que ni la Russie, ni l’Allemagne et ni le Vatican, pour ne citer qu’eux, n’ont encore ouvert leurs archives et qu’on voit ce qui reste encore à découvrir, je n’entrevois pas de danger réel de banalisation de la Shoah. D’ailleurs lors de ma visite récente à Auschwitz et Birkenau, j’ai été frappé par la quantité et la diversité des visiteurs, majoritairement non juifs. Cela montre bien que la question de la Shoah est universelle et le restera ». La meilleure arme contre l’ignorance et le négationnisme pour Michel Kichka, c’est « de continuer à insister sur la singularité de la Shoah, tout en montrant la singularité des autres génocides du 20e siècle. C’est aussi la meilleure façon d’opposer des arguments de poids aux faiseurs d’amalgames, aux antisémites pseudo-historiens et aux anti-sionistes qui accusent Israël d’agir comme les nazis vis-à-vis des Palestiniens. Il faut réfléchir sérieusement aux moyens d’enseigner la Shoah dans le monde arabe et musulman où Les Protocoles des Sages de Sion et Mein Kampf sont toujours en libre circulation ». L’auteur de Deuxième génération. Ce que je n’ai pas dit à mon père (Dargaud) souligne : « Il faut s’assurer que les témoignages des rescapés ont été enregistrés et rendus accessibles au public, mais aussi travaillés de façon à servir d’outil didactique et éducatif. Cela permettra d’enrichir le data base des témoignages qui ont déjà servi de matière première à la création de films, livres, BD, etc. L’Histoire avec un grand “H” se transmet plus efficacement par le biais d’histoires personnelles ».

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