Voilà le mois de Tichri. Voilà donc venu le temps des bilans et des réflexions. Sur l’année écoulée, sur les projets de l’an prochain. Les communautés juives, encore plus que les années précédentes, ont été particulièrement préoccupées par les problèmes de sécurité. Plus de murs, plus de blindages, plus de gardes, de policiers, de soldats, plus de vigilance et plus de stress. La haine nous fait mal depuis longtemps, mais elle ne nous a pas empêchés de vivre et de nous développer.
Comment vivons-nous ? Comment évolue notre communauté ? La communauté juive de Bruxelles avec sa vingtaine de milliers de Juifs, bien que relativement petite, est parmi les plus actives et les plus diversifiées. Les observateurs juifs étrangers et les non-Juifs de Belgique la découvrent avec étonnement, souvent avec admiration.
C’est le résultat d’une ancienne pratique associative d’un monde juif qui, culturellement et politiquement, a toujours été très prolifique. L’environnement bruxellois est favorable, car ouvert sur le monde, prompt à l’altérité, libéral, favorisant les initiatives et la diversité.
Les communautés juives, comme d’autres minorités, sont essentiellement hantées par leur survie et par la transmission de leurs cultures, histoire, mémoire et valeurs. Et encore plus intensément lorsqu’elles ont été ou se sentent menacées.
Un idéal, une vision, un leadership, des militants et des ressources financières sont les conditions du succès. Le judaïsme bruxellois les a réunies depuis longtemps. Depuis l’entre-deux-guerres qui a connu les vagues d’immigration des pays de l’Est. Depuis l’éclosion des projets sionistes, socialistes, laïques. Depuis la reconstruction des institutions après la Shoah.
Cependant, le nombre, la diversité et la substance des organisations juives se réduisent depuis une dizaine d’années. C’est ce que je constate à Bruxelles, mais le phénomène est semblable ailleurs. Les organisations sionistes, partis politiques ou autres, qui animaient la vie juive depuis les années 1930 ont quasiment disparu. Israël est devenu une réalité forte. Les organisations de la mémoire, apparues après la guerre et la Shoah, perdent chaque jour leurs membres vieillissants. Des synagogues ferment, d’autres s’ouvrent, leur fréquentation totale est en baisse lente, mais continue. C’est que la population juive, hors Israël, se laïcise de plus en plus. Bien plus inquiétante est l’extinction de l’Athénée Maimonide, historiquement la première école juive. Et la disparition du Cercle Ben Gourion -qui a succédé au Centre des Jeunes- et de son magazine Contact J. Radio Judaica, média bien utile à la communauté, survit avec peine.
Bien sûr, de grandes institutions restent bien vivaces et se développent comme les mouvements de jeunesse, les écoles non religieuses, l’Union des étudiants juifs de Belgique, le Service social, le home « L’Heureux Séjour », le Maccabi, le Musée, certaines synagogues et bien entendu le Centre communautaire CCLJ.
Cette évolution s’explique par la modification des besoins des Juifs de Bruxelles, le mode de financement des institutions, la qualité du leadership et la motivation des militants, une espèce devenue plus rare. Le nombre de donateurs diminue, surtout celui des grands et très généreux mécènes historiques qui ont assuré la création et la croissance de nombreuses organisations. Les sources de financement sont devenues plutôt institutionnelles : les pouvoirs publics, la Fondation du Judaïsme.
Notre communauté se « normalise ». Elle risque aussi de se démobiliser. Le militantisme s’évapore. La créativité aussi. Lutter contre l’antisémitisme, se protéger contre le radicalisme, le terrorisme, défendre et promouvoir Israël demande tellement de temps et d’énergie que nous risquons de nous enfermer derrière nos murs, de ne plus oser rêver de nouveaux projets, d’oublier ou d’avoir peur de tendre la main vers l’autre, celui qui est différent, celui qui vient d’ailleurs.
Il est temps que les dirigeants des organisations juives se rencontrent pour parler d’avenir, de préoccupations et de projets communs autres que ceux relatifs à l’antisémitisme, le terrorisme, la sécurité ou la Shehita. Pour dialoguer et partager. Pour créer des synergies, établir des stratégies globales.
J’appelle aussi les plus jeunes générations, qui ont atteint aujourd’hui un niveau d’éducation jamais égalé et avides d’initiatives, à mettre leur intelligence et leurs compétences au service de la communauté. Pour regarder l’horizon plus loin. Pour continuer à innover, à construire un judaïsme vivant.
Puissions-nous avoir un grand mois de Tichri, ainsi qu’une magnifique nouvelle année.
Shana Tova,
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