Le livre The Unmaking of Israël (« La démolition d’Israël ») n’est encore lisible qu’en anglais. On espère que sa traduction ne tardera pas tant les réflexions de son auteur, Gershom Gorenberg* sont intéressantes… et inquiétantes.**
Lorsque l’Etat d’Israël a été créé, le milieu haredi (religieux) était entièrement différent de celui d’aujourd’hui. C’était un milieu normal où l’on travaillait, semblable au reste de la population juive. Le taux de fécondité y était à peu près le même.
Tout comme l’âge moyen du mariage, et d’ailleurs les hommes haredi désireux de poursuivre leurs études religieuses se mariaient même un peu plus tard. En effet, pour se marier, un homme devait quitter ses études talmudiques à la yeshiva et trouver un travail.
Bien loin d’offrir une image de la vie juive traditionnelle d’Europe de l’Est d’avant l’Holocauste, comme de nombreux Israéliens et visiteurs le pensent, la version actuelle et israélienne du judaïsme ultra-orthodoxe est une création de l’Etat hébreu. (…)
Cette histoire est ironique à bien des égards. Ainsi le catalyseur décisif de la transformation du milieu ultra-orthodoxe en Israël est la loi de 1949 instituant l’éducation gratuite obligatoire.
Au cours des discussions sur ce texte, le fait qu’elle procurerait des fonds aux écoles ultra-orthodoxes retint à peine l’attention. Après tout, le judaïsme ultra-orthodoxe était en train de disparaître….
Mais c’est le contraire qui se produisit. Les subventions de l’Etat rendirent possible l’ouverture de nouvelles écoles ultra-orthodoxes et le paiement de salaires stables. Les jeunes femmes haredi pouvaient recevoir la formation de professeur et occuper ensuite des postes d’institutrices (…).
L’Etat aida aussi les écoles secondaires ultra-orthodoxes comme les autres, mais les lycées réservés aux jeunes garçons haredi n’enseignaient que les matières religieuses. Leur curriculum était dépourvu de mathématiques, sciences, langues étrangères et autres matières générales
Même si les ultra-orthodoxes passaient des années à étudier, leur scolarité ne les préparait en rien à occuper des emplois dans une économie moderne.
A partir de là, les jeunes hommes -et pas seulement les quelques brillants érudits comme c’était le cas dans l’Europe de l’Est avant l’Holocauste, mais la masse- approfondissaient leurs études religieuses dans des classes supérieures de yeshivot. Ainsi «la société des érudits» -comme l’appelait le sociologue Friedman- prit forme.
Etudiant à plein temps
Rabbi Avraham Yeshayahu Karlitz, éminente figure religieuse haredi en Israël, utilisa ces changements pour promouvoir une mutation au nom du conservatisme le plus extrême: les hommes et les femmes haredi se marieraient jeunes.
Les hommes continueraient à étudier la Torah dans des Kollel après leur mariage, soutenus par leurs épouses-institutrices. Leurs parents, qui travaillaient, les aideraient.
Les vieux haredi, devenus majeurs avant le changement, travaillaient pour gagner leur vie. Un nombre croissant de jeunes hommes resta dans les kollel après le mariage. Le père était charpentier, boutiquier ou tailleur; le fils étudiant talmudique à temps plein.
Entre 1952 et 1981, l’âge moyen du mariage des hommes ultra-orthodoxes en Israël s’abaissa de 27 ans et demi à 21 ans et demi. Quant aux femmes haredi, se marier avant 20 ans devint la norme.
Les couples ultra-orthodoxes commencèrent à avoir des enfants plus tôt et continuèrent à en avoir souvent beaucoup. Ceci rendit encore plus difficile de quitter le milieu haredi, pour les femmes comme pour les hommes.
D’un point de vue économique, le renouveau haredi en Israël a été catastrophique. La communauté ultra-orthodoxe est toujours plus dépendante de l’Etat et, à travers lui, du travail des autres.
D’autre part, en dispensant les ultra-orthodoxes d’acquérir le minimum d’éducation générale requis, l’Etat démocratique a encouragé l’émergence et le développement d’un secteur de la société qui ne comprend pas plus la démocratie qu’il n’y attache la moindre importance.
* Gershom Gorenberg est un auteur américain qui vit en Israël depuis 1977. Il est membre de la Kehilat Yedidia, une congrégation orthodoxe progressiste de Jérusalem-Sud.
**http://www.slate.fr/story/46561/israel-haredim-catastrophe-economique
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