Comment liquider les dettes du passé ?

Le vivre-ensemble peut imposer de faire silence sur ce qu’on ne peut pas… oublier. Comme l’énonça Nietzsche, il est parfois nécessaire « d’oublier le passé pour ne pas enterrer le présent ». Pour reprendre l’helléniste Nicole Loraux, une société ne peut être « constamment en colère avec elle-même ». Les cas de l’Espagne postfranquiste ou de l’Afrique du Sud sont à cet égard éclairants. Reste à s’entendre sur ce qu’on entend par « silence » et « oubli ».

Il est évident que le silence ne saurait être que temporaire et l’oubli actif et non pas radical. L’oubli radical, c’est l’amnistie, l’effacement des traces, le refus de tout travail de mémoire. L’oubli actif, tel qu’envisagé par Paul Ricœur, ne consiste pas à oublier, mais à mettre à distance, à travers un acte solennel de repentance, un événement traumatique. L’idée est de pouvoir l’assumer « sur un mode apaisé ». Il en va de la survie psychique des populations concernées, des peuples victimes, comme des entités coupables. Il ne saurait y avoir de Turquie démocratique sans une reconnaissance pleine et entière du génocide des Arméniens. S’il veut s’ancrer définitivement dans la modernité, l’Etat turc n’a d’autre choix que d’assumer les crimes des Jeunes Turcs; ce n’est pas mon regretté et précieux ami Edouard Jakhian qui m’aurait contredit.

C’est bien pour cette raison qu’il nous faut absolument rejeter la thèse de l’ouvrage collectif Ni victime, ni coupable. Enfin libérés. Confondre les destins du fils de nazi et de l’orphelin juif tient, en effet, davantage, de l’oubli radical que de l’oubli actif. La belle histoire n’en est pas une pour se résumer au seul repentir de la victime. L’autre, l’enfant de collabo, n’accordant son pardon qu’à son seul… père. « On pense toujours bon et mauvais. Mais il y a tant de valeurs grises dans la vie… Mon père, c’est drôle à dire, était un exemple d’honnêteté et de fierté. Il ne mentait jamais ». Ainsi posé, l’exercice apparaît des plus clairs : réconcilier les Flamands avec leur père et mère patrie. Dans sa recension au Standaard, le poète et journaliste Filip Roegiers ne s’y est pas trompé : « Tinel a appris [de son ami Gronowski] qu’il n’avait pas à porter le poids de la culpabilité de son père. Qu’il n’était plus nécessaire de renier ses origines. Ni de haïr son père ». Ne cherchez donc pas dans l’ouvrage la moindre remise en cause du nationalisme flamand. Le seul nationalisme que la fable entend dénoncer est celui des lycéens israéliens arborant des drapeaux de leur pays à Auschwitz. L’ouvrage apparaît ainsi d’autant plus asymétrique qu’au pardon de Tinel adressé à son père répond l’amertume à peine déguisée de Simon Gronowski envers son propre père : « Si seulement », ne cesse-t-il de répéter, « il était né catholique ».

De quoi le récit de Enfin libérés est-il le nom, sinon de la volonté de présenter une Flandre, certes collaborationniste, mais tout en circonstances atténuantes ! C’est parce qu’elle fut victime des francophones qu’elle se jeta dans la Collaboration. Ainsi présentée, la Seconde Guerre mondiale devient une zone grise sans victime ni coupable. Cette thèse est tout à la fois fausse et dangereuse. S’il y eut effectivement une Flandre noire, il y eut aussi (et fort heureusement) de très nombreux Flamands qui firent le choix éthique de s’opposer aux nazis. Je ne serais pas de ce monde si ma mère n’avait pas été cachée par un commissaire de police brugeois. S’il y eut bien dans la vaste et tragique histoire du monde un conflit en noir et blanc, c’est bien la Seconde Guerre mondiale.

Je ne dénie nullement à Simon Gronowski le droit de pardonner à Tinel. Il n’en reste pas moins qu’un pardon n’a jamais transformé un coupable en victime. Qu’on le veuille ou non, les Allemands d’aujourd’hui restent responsables (pas coupables) des crimes de leurs pères. Le seul moyen de liquider les dettes du passé passe par la repentance, mais certainement pas par l’amnistie.

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