En journalisme, on appelle « marronnier », un sujet qui revient avec régularité. Un des nôtres*, c’est le sort difficile de la communauté juive de Malaisie.
En mars dernier encore, on pouvait lire ceci dans le prêche officiel rédigé par le département fédéral des Affaires islamiques malais : « Les musulmans doivent comprendre que les Juifs sont leur principal ennemi comme le prouvent leur comportement égoïste et les meurtres qu’ils commettent ».
Un discours habituel dans ce pays de 28 millions d’habitants où l’islam est religion d’Etat. Certes, en théorie, la liberté de culte est garantie pour les religions minoritaires (hindouisme, bouddhisme, taoïsme, christianisme).
En pratique, chacune a intérêt à respecter les valeurs islamiques qui sont en vigueur dans tous les domaines. Quant au judaïsme, c’est un gros mot. Ainsi, lorsqu’en 2009, le chef de l’UMNO, le principal parti du pays, se fâche contre la minorité chinoise, il leur déclare : « Vous ne devez pas essayer d’imiter chez nous les Juifs en Amérique, qui non seulement contrôlent l’économie, mais veulent aussi dominer la vie politique ». De même, lors des dernières élections législatives (2010).
Les dirigeants des principaux partis se sont alors accusés avec enthousiasme d’être vendus aux Juifs. La preuve ? Leurs conseillers en communication. Celui du chef de l’opposition était un Américano-pakistanais… « financé par les Juifs ».
S’il venait au pouvoir, il serait donc une « marionnette juive ». Car les Juifs « aiment à manipuler les dirigeants des pays faibles ». Riposte cinglante de l’opposition : c’est çui qui le dit qui l’est.
« Pour la première fois dans l’histoire du pays, le gouvernement engage des Juifs et des sionistes en tant que consultants ». Et, coup de grâce : « La société qu’utilise le candidat du pouvoir entretient des liens étroits avec l’armée israélienne » !
Propos de routine : cela fait longtemps qu’à Kuala Lumpur, les Juifs sont considérés comme responsables de tous les maux du pays. Et que les gouvernements successifs s’opposent avec vigueur à tout risque de contamination juive.
Par exemple, en 1984, les autorités avaient exigé que le New York Philharmonic Orchestra, en visite chez eux, retire de son programme une œuvre composée par un Juif. L’orchestre avait annulé sa venue.
De même, en 1993, le gouvernement malais avait-il exigé, pour diffuser La liste de Schindler, que Spielberg coupe sept scènes considérées comme « de la propagande pro-juive ». Après son refus, tous ses films ont été interdits…
Et comment la communauté juive de Malaisie prend-elle tout cela ? En vérité, avec beaucoup de sang froid. Il faut dire qu’elle n’a jamais été bien nombreuse : quelques centaines de personnes, surtout des Juifs venus d’Irak au 19e siècle et installés sur l’ile de Penang. Qu’en 1969, il en restait moins d’une trentaine. Que la synagogue a fermé ses portes en 1976. Et que le dernier Juif de l’île, un nommé David Mordécai, est mort en 2010, qu’il repose en paix…
Dans certains pays, d’aucuns justifient leur racisme par le trop grand nombre de Juifs. Comme le montre l’exemple malais, la bêtise antisémite peut être tout aussi virulente lorsqu’il n’y en a aucun.
* 27 juillet 2011 : « Notre nouvelle victime : la Malaisie »
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