Bruxelles est devenue une ville multiculturelle. Qu’on s’en réjouisse ou qu’on y soit indifférent, on ne peut ignorer que la diversité culturelle et religieuse de certaines communes de la capitale a induit des pratiques électoralistes dont la dimension communautariste ouvre la porte à des dérives et des compromissions. Certains candidats imaginent ainsi que leur appartenance à une communauté religieuse doit guider leurs pas dans la campagne des élections communales de cet automne, jusqu’à négliger complètement les besoins collectifs des habitants de leur commune.
Pour bien cerner cette évolution regrettable, le cas d’un candidat à Molenbeek-Saint-Jean est particulièrement illustratif. Nader Rekik (6esur la liste du bourgmestre PS Philippe Moureaux), Belge d’origine tunisienne, enseigne les sciences de la vie et de la terre à l’Athénée Serge Creuz de Molenbeek. Il a développé dans son école un programme éducatif alternatif visant à catalyser les envies de réussite de ses élèves majoritairement issus de l’immigration maghrébine. La méthode est simple : leur présenter une personnalité au parcours atypique et reflétant la diversité culturelle. L’objectif est de redonner confiance à ces adolescents souvent discriminés en les encourageant à l’audace et à l’engagement pour leur passion. Grâce à Nader Rekik, les élèves ont ainsi pu rencontrer la présentatrice du JT (RTBF) Hadja Lahbib, l’ambassadeur américain Howard Gutman, l’humoriste Jamel Debbouze, le journaliste franco-israélien Charles Enderlin, parmi tant d’autres.
Cette initiative originale a suscité notre intérêt et nous lui avons consacré en juin 2011 un article (Regardsn°735). Il nous semblait nécessaire de la faire connaître afin de briser les nombreux préjugés sur une jeunesse musulmane monolithique et nécessairement prise en charge par les plus obscurantistes.
Nous avons perdu de vue Nader Rekik jusqu’à ce jour de septembre 2012 où il contacte notre Rédaction. Il nous lance un véritable S.O.S. Depuis qu’il est candidat aux élections communales, il prétend être la cible d’une terrible campagne calomnieuse. Sur les réseaux sociaux et sur des blogs, il est décrit comme un « Juif sioniste » et un « agent du Mossad ayant tenté d’américaniser les petites Marocaines de l’Athénée Serge Creuz ». Pour qu’il puisse continuer sa campagne sereinement, il nous demande avec insistance de retirer de notre site www.cclj.be l’article que Regards lui a consacré, quitte à le remettre en ligne au lendemain des élections ! Il est vrai que lorsqu’on introduit « Nader Rekik » dans le moteur de recherche Google, l’article de Regardsest la première occurrence proposée.
Qu’il se rassure, nous avons -définitivement- retiré cet article du site, mais nous avons par la même occasion effacé son nom de notre mémoire. En nous adressant une pareille requête, il a trahi ses engagements et renié les principes humanistes sur lesquels reposent les projets éducatifs pour lesquels il s’est fait connaître. Il y a pire : cet enseignant prêchant l’ouverture et le dialogue nous a adressé un message inquiétant : pour être élu dans une commune à forte concentration maghrébine, il convient de ne pas s’afficher avec des Juifs. Apparaître dans une revue juive, aussi progressiste et ouverte soit-elle, pourrait être un frein à l’ascension politique d’un candidat d’origine maghrébine. S’il fallait s’en tenir à ce raisonnement cynique, seuls les candidats exprimant la haine des Juifs et d’Israël l’emporteraient.
La meilleure chose que Nader Rekik puisse faire pour se dégager de cet électoralisme communautariste est de s’inspirer de l’exemple de Habib Kazdaghli, le doyen de la Faculté de lettres de l’Université de Tunis-La Manouba auquel nous consacrons un article dans ce numéro. Cet universitaire tunisien risque cinq ans de prison pour avoir tenu tête aux islamistes. Cet homme courageux ne nous a jamais demandé d’effacer de notre site internet les entretiens qu’il nous a accordés en raison des menaces qu’il subit. Tout comme il n’a jamais exigé d’un média européen qu’il supprime la moindre mention de son engagement laïque ni de l’intérêt qu’il porte à l’histoire des Juifs de Tunisie pour qu’il puisse continuer d’enseigner tranquillement. Contrairement à Nader Rekik, Habib Kazdaghli ne risque pas de subir un revers électoral; il peut en revanche se retrouver derrière les barreaux pendant cinq ans suite à une mascarade de procès.
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