Consistoire de Paris : le scandale du racket au divorce

Pour bien trop de rabbins, la femme qui réclame le divorce agit par « caprice » et il lui revient donc de payer pour cette fantaisie.

C’est l’histoire d’une jeune femme qui a décidé de divorcer. Au civil, pas de soucis. Mais cette Juive pratiquante réclame aussi un divorce religieux. Suivent cinq années de procédures avant qu’elle ne soit convoquée ce 18 mars par le Beth Din  (tribunal rabbinique) de Paris.

Le président de cette Cour, le Grand Rabbin Michel Gugenheim lui explique alors les conditions pour obtenir son « guett »  (accord de divorce) : elle devra verser 90.000 € dont 30.000 iront à son ex-mari et le reste à une association de bienfaisance… dirigée par un des autres rabbins présents.

Il réclame aussi qu’elle revienne sur les accusations qu’elle a portée contre son ancien époux devant le tribunal civil. Et brandit la menace de revenir sur le divorce religieux si elle ne marche droit par la suite. Tel est, conclut M. Gugenheim, « le prix de sa liberté »

Extorsion de fonds, incitation à faux témoignage, chantage au divorce….  Hé bé, il est beau, le tribunal rabbinique… A condition que l’histoire soit vraie et qu’il ne s’agisse pas de calomnies propagées par l’épouse mécontente. Mais

Or, L’association « Avenir du judaïsme » affirme* détenir la preuve de la véracité de ces faits. Selon elle, « conscients du caractère illégal des pratiques du Beth Din » plusieurs membres de la famille de la jeune femme ont discrètement filmé la discussion.

Résultat : un document accablant de 2h30 dont l’association affirme détenir une copie et dont l’exactitude est confirmée par l’absence de démenti ou d’exigence de droit de réponse par les rabbins mis en cause…  

C’est donc bien un scandale mais ce n’est pas une surprise : les difficultés, les drames parfois, que vivent les « agunot »** du fait d’un mari récalcitrant existent partout où se trouvent des Juifs pratiquants.  

C’est que le judaïsme, comme les deux monothéismes qui s’en sont inspirés, est une religion conçue par les hommes pour les hommes. Ainsi du divorce : certes, il se passe par consentement mutuel.

Mais les conséquences sont bien différentes  selon le sexe : si la femme refuse le divorce, le mari peut reprendre une relation avec une autre femme sans être considéré comme adultère. S’il a des enfants, ils ne seront pas considérés comme illégitimes.

Et -dans de rares cas tout de même- il peut être autorisé à se remarier, c’est-à-dire devenir bigame.  La femme dont le mari refuse le divorce n’a pas tous ces avantages. Si elle fréquente un homme, ce sera un adultère.

A partir de 3 ans, le chant des filles est une obscénité

Quant aux éventuels enfants de cette relation seront des « mamzerim » des bâtards… Certes, les tribunaux rabbiniques sont supposés exercer des pressions sur le mari pour éviter cette situation.

Ce peut être par la douceur et le dialogue. Au XIIe siècle, cela pouvait aussi passer par la méthode forte que préconisait alors Maïmonide : « lui infliger des coups jusqu’à ce qu’il dise « Je le veux ».  Preuve que le problème ne date d’hier.  

En Israël, de nos jours, les tribunaux rabbiniques peuvent suspendre les cartes de crédit de l’époux trop têtu, lui interdire de quitter le pays, voire l’envoyer en prison. Et, en France, la politique officielle du Consistoire est claire :

Si l’époux ne répond pas à deux de ses convocations et à une sommation par huissier, il encourage la femme à porter plainte au civil. Souci : en Israël comme ailleurs, ces sanctions ne sont réclamées que dans 1 ou 2% des cas seulement.

C’est que bien trop des rabbins qui composent ces tribunaux sont peu ou prou misogynes. Ils tendent à considérer que la femme qui réclame le divorce agit par « caprice » et qu’il lui revient donc de payer pour cette fantaisie.

Le rabbin Guggenheim est bien parti dans ce domaine, semble-t-il: il refuse de célébrer les 1ères  communions pour filles (« bat mitsvah ») et estime qu’à partir de 3 ans, elles ne doivent plus chanter parce que leur voix est  une «erva » (nudité), c’est-à-dire « obscénité »…  

Par ailleurs, d’une façon générale, le fonctionnement du tribunal de Paris est dénué de toute transparence. On ne dispose pas, par exemple, de chiffres officiels sur le nombre d’agunot en France (« une poignée » selon lui, entre 20 et 30% d’après des sources plus sérieuses).  

Il n’existe pas non plus, comme en Israël, de procédure claire, avec accès au dossier ou de cour d’Appel si on est mécontent du jugement. A Paris, les litiges sont réglés entre soi, dans la pénombre.  

Par exemple, s’il convoque un des conjoints, le Tribunal ne se sent pas toujours tenu d’en aviser  l’autre époux, qui est  en général –oh surprise- l’épouse. De là à s’imaginer des ententes pour favoriser le mari et les rabbins eux-mêmes aux dépens de celle-ci, il n’y a qu’un pas.

Qui vient d’être franchi dans cette affaire, scandaleuse à tous points de vue, religieux comme humain. S’il ne veut pas que la justice des hommes s’en mêle, le prochain Grand Rabbin de France, qui doit être élu ce 22 juin, serait donc bien avisé de nettoyer ces écuries d’Augias.

En tous cas, le successeur de Gilles Bernheim à ce poste prestigieux ne sera pas le Grand Rabbin Michel Gugenheim. Après cette affaire, il a renoncé à être candidat. Reste à savoir –une fois les faits bien avérés- s’il est digne de rester Grand Rabbin de Paris…  

*http://www.avenirdujudaisme.fr/

**« Aguna », plur: agunot : litt : les femmes « ancrées », enchaînées à leur mari. Celles à qui l’époux refuse le « guett »

A lire sur le sujet :

Divorce juif : l’éternel scandale  (http://www.cclj.be/article/1/3151)

Et aussi l’excellent livre d’Eliette Abecassis : « Et te voici permise à tout homme » (Ed. Albin Michel. 2011) qui traite du drame des agunot

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