L’histoire méconnue de l’île qui sauva ses Juifs mieux qu’aucun autre département français.
Rédaction (6ème primaire) : « La Corse est une île de beauté dont les hommes sont très susceptibles. Ils sont aussi paresseux sauf pour commettre des attentats. Ils mangent du fromage qui pue et quand on leur pose une question, ils répondent « omerta »
Puis, ils s’enfuient dans le maquis pour garder des chèvres en roucoulant « O catalinetta bella, tchi-tchi », une chanson de Tino Rossi, le plus célèbre des Corses avec l’empereur Napoléon »
Ah ça, ce ne sont pas les stéréotypes sur les Corses qui manquent ! Il y en a presqu’autant que sur les Juifs, c’est dire. Du coup, leurs qualités passent un peu à l’as, d’autant que ces gens là sont du genre discret. Et ça, ce n’est pas un poncif.
Ainsi a-t-il fallu attendre les années 1980 pour apprendre le nombre de Juifs qui ont été déporté de l’île durant la 2ème guerre. Encore est-ce Serge Klarsfeld qui a dû s’y coller. Ah bon ? Et combien, alors ? Aucun. Nib de nib. Zéro.
Parce qu’il n’y en avait pas, sans doute ? Ts,ts : en 1940, la communauté locale comptait 600 personnes. Plus quelques milliers d’autres fuyant l’occupation allemande, des Juifs étrangers venant de France mais aussi d’Allemagne, d’Autriche, des apatrides….
Quasi chaque village corse comptait au moins une famille de ces « touristes » d’un nouveau genre. Les lois antisémites de Vichy n’avaient pas cours dans l’île, alors ? Encore raté. Elles s’appliquaient comme dans toute la « zone libre »***
Et la Corse comptait un nombre respectable de membres du PPF (Parti populaire français) de Jacques Doriot, des fascistes purs et durs. Mais, dès le début, l’administration ne suit pas les ordres de Pétain. Ainsi, lorsqu’en décembre 1941, Vichy réclame un recensement des Juifs.
Le Préfet de Corse, Paul Balley, remet une liste de 146 noms. Seulement des Juifs dotés de la citoyenneté française. Pas d’enfants. Pas de Juifs étrangers, les plus menacés. Rebelote en avril 1942, lorsque le commissariat aux Affaires juives exige de nouveaux détails:
«Qui sont-ils? Combien sont-ils? Où sont-ils?» Le questionnaire est renvoyé avec « Néant » inscrit à chaque ligne… Sous-préfets, gendarmes policiers, suivent la même ligne. Tout comme la majorité de la population.
Mieux encore, à la même époque, le préfet Balley et le sous-préfet de Bastia, Pierre-Henry Rix obtiennent de Beli Arbel, le consul de Turquie à Marseille plusieurs milliers de « vraies-fausses » cartes d’identité. Devenus citoyens d’un pays neutre, leurs possesseurs sont intouchables….
Quant aux autres, lorsqu’en juillet 1942, la police de Vichy lance de grandes rafles pour arrêter et déporter les Juifs, ce sont les Corses eux-mêmes qui s’en chargent. Question de culture : on ne dénonce pas, on ne livre pas. On cache.
Yad Vashem accordera-t-il le titre de « Juste » à l’île ?
Exemple, le village de Pietrabugno qui accueille une famille juive de six personnes par : « Ici, vous ne mourrez de faim, ou alors, après nous » et les planque durant deux ans. Ou celui de la Porta qui cache les quatre familles juives du village. Mais la situation s’aggrave.
En novembre 1942, Hitler et son allié Mussolini s’emparent de la « zone libre ». La Corse tombe aux mains des Italiens, soutenus par quelques troupes allemandes. Le général Magli qui dirige l’île applique sans enthousiasme les ordres de déportation des nazis.
Ce n’est que le 27 mars 1943 qu’il fait arrêter et interner 57 Juifs de Bastia dans le village d’Asco. Les habitant leur dispensent aide et nourriture. Quant au maire, il leur affirme : « Si les Allemands viennent vous déporter, je serai averti et on vous fera prendre le maquis. Ils ne vous trouveront jamais ! ».
Et lorsque, quelques mois plus tard, en septembre 43, la Résistance corse se révolte contre l’occupant, le général Magli, dont le pays est entretemps passé du côté des Alliés, lance lui aussi ses soldats contre les Allemands.
C’est ainsi que, bien avant le Débarquement, l’île fut la 1ère partie de la France à être libérée. Les Corses ne s’en vantent pas plus que d’avoir été le seul département à ne compter aucun déporté ni aucun mort juif.
D’autres y songent cependant pour eux, comme le président de la communauté juive de l’ile qui aurait demandé au Mémorial de Yad Vashem d’accorder à toute la Corse le titre de « Juste parmi les Nations ».
S’il était accordé, ce serait une grande première. A ce jour, le village du Chambon-sur-Lignon (Cévennes) est le seul territoire à avoir été reconnu comme tel parce que ses habitants ont sauvé 5.000 Juifs.
De toute façon, les Corses n’ont pas sauvé les Juifs pour obtenir de récompense. Comme l’explique la petite-fille d’un de ces héros discrets : « Ici, on cache toujours le persécuté. Les Corses sont ainsi faits »
*Ce titre est celui du documentaire que les cinéastes André et Clémentine Campana ont réalisé cette année sur le sujet et qui est passé sur France 5 voici peu.
Pour télécharger le documentaire : http://www.ddlfrench.org/2013/04/15/la-corse-ile-des-justes-14-04-2013-tvrip.html