Dancing in Jaffa

Figure internationale de la danse de salon, Pierre Dulaine invite des jeunes élèves israéliens et palestiniens de Jaffa à doucement faire valser leurs préjugés pour faire danser la paix. 

« Je suis convaincu que lorsque un être humain danse avec un autre être humain, il se passe quelque chose d’indescriptible. On apprend à découvrir l’autre d’une façon impossible à décrire », martèle Pierre Dulaine. Né en 1944 à Jaffa d’une mère palestinienne et d’un père irlandais, le petit garçon quitte son domicile avec sa famille un jour de 1948, la gâchette dans le dos. Devenu danseur de salon de renommée mondiale, établi à New York, Pierre Dulaine revient en 2013 dans sa ville natale avec un rêve, celui de faire danser des enfants israéliens et palestiniens ensemble. Il y investira cinq écoles : deux juives, deux arabes et une mixte. Si le projet s’avère de toute beauté, le terrain se révèle plus tumultueux : la mixité des genres n’est pas franchement encouragée dans la culture musulmane, la communion entre Juifs et Arabes n’est pas à l’ordre du jour et les contacts physiques et publics, à l’aube de l’adolescence, ne sont pas ce qu’il y a de plus recherché.

Néanmoins, Pierre débarque en classe, présentant, fébrile, aux enfants, son projet d’initiation aux danses de salon en vue d’un concours inter-établissements. Nous ne parlerons pas à ce stade d’adhésion. L’enthousiasme ne se lit pas davantage sur le visage des parents lors d’une réunion scolaire. Gestes à l’appui, le danseur illustre la contribution de la danse à l’estime de soi. Mimant une galerie de l’évolution, il passe d’un être courbé, aux épaules rentrées, à un port altier : un cadeau pour la vie. Pierre Dulaine a de l’enthousiasme pour tous… et quelques appréhensions pour lui.

Un ballet d’humanité

En dépit d’une pédagogie, disons un peu à l’ancienne, relayé par les enseignantes prudentes, Pierre s’attèle à enseigner les pas, d’abord aux élèves d’une même classe. Filles et garçons doivent au départ accepter de s’approcher et de se toucher les mains. Il faut ensuite les poser ici sur l’épaule, là à la taille, et croiser les doigts. Gros plans sur ces regards réticents, ces petites mains hésitantes et ces premiers pas incertains. Et un, deux, trois, avancer, tourner, reculer, regarder l’autre, le prendre en considération, tenir corps et tête droits. Et pour se perfectionner, un, deux, trois, aller répéter les uns chez les autres et voir accessoirement comment la vie se déroule de l’autre côté, chez son voisin, l’ennemi, qui a lui aussi une famille. Pas à pas, de ceux des danses à ceux du film, Hilla Medalia, la jeune réalisatrice israélienne, nous mène du rêve de Pierre aux réalités de terrain. La caméra suit les élèves de la classe à leurs habitations modestes. On y parle l’arabe ou l’hébreu. La parole est donnée aux enfants, aux adultes. On y entend les pertes, les blessures, celles qui proviennent d’attentats, du décès d’un papa tant aimé, du mur qui fend des familles en deux; on rencontre une mère qui a conçu ses enfants seule; on avance, on pénètre dans la danse de la vie, avec ses mouvements, ses espoirs, ses peurs, ses rires et ses pleurs. Initiant le pas, la caméra prend de la distance, puis nous rapproche d’un enfant, d’un adulte, de Pierre Dulaine; elle tourne avec la samba, la rumba, le merengue et nous lie avec les uns et les autres. On voit les enfants esquisser des sourires, prendre confiance en eux, évoluer, s’épanouir.

La paix chorégraphiée

Leurs appréhensions s’évanouissent, les aspérités s’estompent, le concours de danse se profile. Avant d’arriver à cette épreuve aussi intimidante que jubilatoire, chacun aura relevé ses propres défis. Jour J. Dans la salle municipale ou un préau d’école, toutes les familles confondues sont assises côte à côte. Les femmes voilées, les branchées, les simples de part et d’autre, des êtres aimant, de toutes cultures et de toutes religions, sont là pour soutenir leur enfant, leur sœur, cousin, voisin, ami, les encourager, les aimer. Les téléphones filment l’événement. On se surprend à être ému, à admirer chaque individu de cette aventure, à saluer l’initiative insolite de Pierre Dulaine, à remercier la talentueuse réalisatrice, à considérer effectivement la danse comme la partie émergée d’un iceberg philanthrope, à prendre ce rapprochement physique pour la paix des âmes, à admirer, attendri, ces petits pas pour l’homme qui en sont un grand pour l’humanité*.

*Bien que Pierre Dulaine soit rentré chez lui, l’aventure continue : à ce jour, plus de 2.000 enfants de Jaffa ont suivi ses fameuses danses de salon.

« Dancing in Jaffa »
Documentaire de Hilla Medalia, 2013
Durée : 1h29 (V.O. sst FR, Israël/Etats-Unis)
Dévoilé en avant-première au Festival « Sous un même soleil » d’IMAJ, le film sortira le 10 décembre 2014 en Belgique francophone et à Bruxelles.
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