L’artiste israélien d’origine belge, Alain Baczynsky, a réalisé une série de 242 portraits automatiques lors de sa psychanalyse. La collection, rachetée voilà peu par le Centre Georges Pompidou, se donne à voir ce mois-ci au Botanique de Bruxelles. Rencontre.
Alain Baczynsky est un peu gêné de se retrouver dans un café de Tel-Aviv. « Ici c’est la vie qui se veut normale dans un pays qui ne l’est pas. On pourrait s’imaginer que l’on se trouve à Miami ». Installé depuis près de trente ans à Jérusalem, cet artiste israélien d’origine belge, qui a fréquenté le mouvement de jeunesse Dror, est arrivé en Israël presque par hasard. Après une première expérience à Paris sur les décors du spectacle Mephisto du Théâtre du Soleil, il accepte une mission d’un mois pour un festival israélien, qui se tient malgré le déclen-che-ment de la guerre du Liban. Il ne quittera plus les lieux, sauf pour ses tournées théâtrales ou son travail de plasticien qui le font voyager un peu partout en Europe. « Israël n’est pas mon sujet, mais c’est ici que mon travail artistique a mûri », pointe Alain Baczynsky, auquel la ville sainte a inspiré au tout début de la seconde intifada (et jusqu’à aujourd’hui) des « Chroniques de Jérusalem », récits anecdotiques visant à « secouer ceux qui croient connaître »*. « Ma source d’inspiration », poursuit-il, « c’est la Shoah. Même si je ne l’évoque pas de manière explicite ».
Cette dimension transparaît aussi dans son travail en apparence le plus intime : une série de 242 autoportraits réalisés sous la forme de Photomaton entre 1979 et 1981, et dont une sélection a été réunie dans Regardez, il va se passer quelque chose …, un ouvrage publié en février aux éditions Textuel. Pendant trois ans, après chaque rendez-vous avec son psychanalyste, Alain Baczynsky prend la pose dans la cabine d’un Photomaton, à la station Jussieu du métro parisien. Alors âgé de 26 ans, il inscrit au dos de chaque cliché des commentaires en tout genre : « J’ai rien à dire ». « L’Autoportrait de rien ». « Maman ce gros mot », « Je suis juif, ça veut dire quoi ? », ou encore « J’ai délimité mon royaume de rêves avec des barbelés ». « Il y a là une histoire familiale. Une histoire de seconde génération de la Shoah », indique Alain Baczynsky avec sobriété. « Nombre d’artistes juifs ont ressenti le besoin d’affronter ce démon un jour ou l’autre ».
Surréaliste
Né à Bruxelles, l’artiste formé aux Beaux-Arts d’Aix-en-Provence et de Bourges se reconnaît davantage dans la démarche du plasticien français Christian Boltanski, hanté par l’horreur de la Shoah, que dans le travail d’une Sophie Calle, dont les ?uvres s’ancrent dans l’intimité. Baczynsky compte à son actif deux autres projets photographiques directement liés à ses angoisses. La première installation, intitulée « Tendres Naufrages », donne à voir des passagers endormis sur les ferries reliant la France à la Grande-Bretagne. La seconde, « In Kosher Vodka Veritas », se consacre à une « ville sans histoire », Oswiecim en polonais et Auschwitz dans toutes les langues. « Pendant dix ans d’affilée, je me suis rendu dans cette ville, j’ai arpenté ses rues », rappelle Baczynsky, dont le travail a été présenté pour la première fois en Allemagne, en mars 1998. « Je suis resté sur le parking du camp, je n’ai jamais pu en franchir le seuil ».
Aujourd’hui, Alain Baczynsky, qui s’est toujours refusé à être artiste à plein temps, vit une sorte de conte de fée. En octobre 2011, les Collections nationales d’Art contemporain du Centre Georges Pompidou ont acquis ses 242 autoportraits. Ce travail a attiré l’attention de Clément Chéroux, conservateur du Centre Pompidou, qui préparait une exposition sur le Photomaton. De sorte que depuis le début de l’année, les portraits automatiques de Baczynsky se donnent à voir dans le cadre d’une exposition collective baptisée « Derrière le rideau – L’esthétique Photomaton, des Surréalistes à Cindy Sherman en passant par Andy Warhol ». Réalisée par le Musée de l’Elysée à Lausanne, l’exposition sera présentée ce mois-ci au Botanique de Bruxelles – à compter du 14 juin 2012, avant d’être présentée au Kunst Haus de Vienne.
Pour Clément Chéroux, la démarche d’Alain Baczynsky s’inscrit dans le droit fil des Surréalistes qui ont vu dans le Photomaton, un « système de psychanalyse par l’image ». Le principal intéressé avoue pour sa part avoir entrepris ce travail « pour garder une trace », sans revendiquer une quelconque filiation. « Le psychanalyste que je voyais à Paris a pris sa retraite », conclut-il. « Quand je l’ai contacté voilà un an pour lui montrer ma collection, il est tombé des nues ! ».
* A retrouver sur www.leminuteman.com
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