Depuis que Viktor Orban dirige la Hongrie, il donne une orientation clairement autoritaire et nationaliste à ce pays d’Europe centrale. Député européen et coprésident des Verts au Parlement européen, Daniel Cohn-Bendit observe avec inquiétude ce virage antidémocratique. Nous avons rencontré l’ancien leader de Mai 68 qui mène aujourd’hui la fronde contre Viktor Orban et ses disciples du Fidesz.
Comment décririez-vous l’évolution de la Hongrie ces deux dernières années ? Après l’échec de la transition du communisme vers la démocratie et l’économie de marché, la Hongrie s’est engouffrée dans un système autoritaire et nationaliste incarné par Viktor Orban. C’est au nom de la lutte contre le communisme que le Premier ministre Viktor Orban justifie son virage nationaliste. Dès qu’il y a un problème, Viktor Orban agite la menace communiste.
Comment un dissident libéral comme Viktor Orban évolue-t-il vers le populisme et le nationalisme ? Ce phénomène est fascinant et montre bien qu’une personnalité n’a jamais révélé son visage définitivement. D’anciens communistes sont ainsi devenus des démocrates sincères et des dissidents démocrates comme Viktor Orban se sont transformés en nationalistes autoritaires. Je n’y vois aucune explication rationnelle. Je ne peux que constater ce phénomène.
Viktor Orban et son parti Fidesz remettent-ils en cause l’Etat de droit et les libertés fondamentales ? Ils en font surtout une interprétation très particulière et unilatérale. La nouvelle constitution hongroise illustre parfaitement cette évolution. On passe de la République de Hongrie à une conception religieuse et nationaliste du pays. Viktor Orban s’efforce de contrôler les médias. En se servant d’une majorité confortable au Parlement, il instrumentalise donc un moment historique où il jouit d’une majorité de 60% des sièges du Parlement pour bétonner sa conception de la Hongrie. Il devient alors difficile de concevoir une alternance démocratique sérieuse. Même si l’alternance fonctionne, ceux qui succèdent à Viktor Orban ne pourront plus modifier, ou très difficilement, les lois adoptées par son gouvernement : sans la majorité des deux tiers, ces lois ne peuvent être abrogées. De cette manière, Viktor Orban et le Fidesz remettent en cause les fondements d’une démocratie ouverte. On voit aussi que la tentation de réduire la liberté d’expression et l’espace démocratiques est énorme.
Peut-on assimiler le Fidesz de Viktor Orban au parti d’extrême droite Jobbik ? Non. Je ne dirai pas que le Fidesz est un parti fasciste et raciste comme le Jobbik, mais Viktor Orban instrumentalise d’une manière cohérente l’existence du parti en se présentant comme l’alternative nationaliste à ce parti sans en reprendre les caractéristiques racistes et antisémites. Viktor Orban joue avec les thèmes et les valeurs portées par l’extrême droite. Cela crée un climat détestable dans ce pays. J’ai eu l’occasion de discuter avec Imre Kertesz, le prix Nobel de littérature, sur l’évolution de son pays. Il ne supporte pas le climat qui règne aujourd’hui en Hongrie. Il identifie cette tentation nationaliste et ce rejet de la démocratie ouverte au rejet du Juif dans les années ‘30. Comme s’il fallait que les Juifs soient complètement assimilés à la conception nationaliste de Viktor Orban pour qu’on les laisse en paix.
Les Hongrois ont-ils du mal à surmonter les blessures de l’Histoire ? Tous les anciens pays du bloc communiste sont confrontés à cette difficulté. Ils ne parviennent pas regarder leur propre histoire en face. On voit bien qu’il est encore difficile de parler de l’antisémitisme en Pologne. En Hongrie, c’est pareil. La Constitution hongroise de Viktor Orban trace les contours d’une histoire de la Hongrie épurée de ses heures sombres.
Comment réagit le Parlement européen face à cette dérive ? Si on veut appliquer l’article 7 du Traité de Lisbonne et voir si les valeurs de l’Union européenne sont bien respectées en Hongrie, on a besoin d’une majorité très large. Or, sans l’appui des démocrates chrétiens du Parti populaire européen (PPE), c’est impossible. La droite démocratique européenne s’est rangée complètement derrière Viktor Orban. C’est regrettable.
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