Dans un monde qui se flatte de « l’abolissement des distances », des centaines de personnes meurent tous les jours au Darfour, victimes de massacres, de viols ou de la faim. Nous, signataires de cet appel, avons été choqués par la trop longue indifférence de l’ONU et de l’Europe face à la tragédie bosniaque et au génocide du Rwanda en 1994. Par rapport à ces deux crises – l’une très médiatisée à 2 heures de vol de Bruxelles, l’autre dans un petit pays, avec lequel notre pays entretenait des relations étroites –, le Darfour, province soudanaise, totalement inconnue de la plupart des Européens, souffrent aussi de sa taille (équivalente à la France), de la rareté des témoins sur place (à cause de l’insécurité), du dilemme des organisations humanitaires (dénoncer le régime de Khartoum, c’est risquer l’expulsion), des tergiversations de l’ONU, des Etats-Unis et de l’Europe, excessivement centrés sur une nécessaire solution politique du conflit au détriment de l’urgence de sauver les vies maintenant. Pour toutes ces raisons, après les multiples – et de plus en plus dérisoires – « plus jamais ça », un nouveau « ça » est en train de se reproduire au Darfour. Le conflit et les massacres auraient déjà fait plusieurs centaines de milliers de morts depuis 2003 – en décembre Kofi Annan en mentionnait 10 000 par mois – et au moins deux millions de déplacés et réfugiés, soit un tiers de la population. Sauver les vies maintenant, telle doit être la priorité des ministres des affaires étrangères européens qui se réunissent la semaine prochaine à Bruxelles. Aider les victimes, pas seulement lorsque les survivants, les femmes violées et meurtries arrivent dans un camp de déplacés ou à la frontière du Tchad. Empêcher les massacres et les viols, les réprimer et les punir, sécuriser la région du Darfour, dont les violences s’exportent dans toute la région au Tchad et en Centrafrique. Plusieurs résolutions du Conseil de sécurité des Nations-Unies n’ont pas été respectées par le gouvernement soudanais. Une force de l’Union africaine a été déployée au Darfour avec le soutien financier de l’Union européenne, une force en sous effectif qui n’a pas pu arrêter les exactions. Un accord de paix a été conclu à Abuja le cinq mai 2006, mais n’a pas été respecté. Aucune mesure coercitive n’a été prise par la communauté internationale à l’encontre du gouvernement soudanais pour le contraindre à appliquer ses propres engagements internationaux et les résolutions des Nations-Unies, peut-être – et c’est un terrible paradoxe – parce que bien que pays très pauvre, le Soudan est aujourd’hui aussi riche des revenus du pétrole. L’Union européenne doit agir au Darfour. La recherche d’une solution politique à une crise, certes complexe, ne doit pas prendre le pas sur la priorité d’éviter les morts, les viols et les déplacements massifs de populations. Et ne doit pas servir d’alibi à l’inaction dans ce domaine. C’est pourquoi, nous demandons que notre pays, membre du Conseil de sécurité et l’Union européenne agissent maintenant pour :
- mettre en œuvre la résolution 1706, votée dans le cadre du Chapitre VII de la Charte, qui prévoit le déploiement de 20 000 casques bleus et, si nécessaire, initier une nouvelle résolution plus contraignante, tout en soutenant la reprise des pourparlers.
- mettre en place une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la région du Darfour, une mesure soutenue par le premier ministre britannique. Une zone « no-fly » permettrait d’améliorer la protection des populations civiles, régulièrement victimes d’attaques de miliciens appuyés par l’aviation de l’armée soudanaise. La tragédie au Darfour contrairement à la Bosnie et au Rwanda se déroule sans témoin. Le survol de la région par des drones permettrait de surveiller les mouvements des milices et des forces armées dans la région et assurerait une meilleure protection aux civils. Sur la base de ces observations, une force de déploiement rapide de l’ONU pourrait se porter aux secours des populations, voir s’en prendre à leurs auteurs et, en tout cas, les dissuader.
- soutenir des mesures visant à appliquer une pression économique sur le gouvernement soudanais, en ciblant les membres du régime soudanais impliqués dans les exactions, notamment par le gel des avoirs, des interdictions de déplacements et les revenus du secteur pétrolier. L’économie soudanaise, gonflée par les pétrodollars, connaît un véritable boom. La croissance a affiché 8,2% en 2005 et devrait atteindre 10 à 12 % cette année. Le produit intérieur brut est passé de 14,6 milliards de dollars en 2001 à 36 milliards, selon les estimations du Fonds monétaire international ! Ce boom bien réel ne profite absolument pas aux populations sinistrées.
- soutenir les procédures engagées par la Cour pénale internationale. Saisie en avril 2005 par le Conseil de sécurité des Nations-Unies, la Cour détient une liste d’individus suspectés de crimes contre l’humanité qui pourraient être inculpés prochainement. Pendant dix mois, les enquêteurs de la CPI ont recueilli plusieurs témoignages sur les atrocités commises entre 2003 et 2004. Toutefois, l’accès de la CPI à des témoignages au Darfour même est quasiment impossible.
A la veille de la réunion du Conseil des affaires générales de l’Union européenne, des parlementaires belges et européens, des associations de survivants de crimes contre l’humanité et de génocides, de nombreuses personnalités émanant de toute la société (enseignants, artistes, entrepreneurs, syndicats, associations humanitaires,…) lancent un appel et organisent une manifestation ouverte à tous ce dimanche 21 janvier au Rond Point Schuman, symbole de l’Europe. L’Europe a les moyens de jouer un rôle décisif pour sauver les vies. A condition d’en avoir la volonté politique. C’est le sens de notre appel.
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