Malgré les condamnations répétées de la politique du gouvernement soudanais sur la scène internationale, les populations du Darfour sont victimes depuis 2003 d’une effroyable crise humanitaire, sans que la communauté internationale ne parvienne à exercer son devoir d’ingérence pour mettre fin à ces crimes contre l’humanité.
Destructions de villages, massacres, viols, déplacements forcés de populations, les milliers de témoignages rassemblés par Human Rights Watch, Amnesty international, Médecins sans frontières et les Nations Unies documentent les exactions des milices tribales arabes, instruments de la campagne de purification ethnique menée par le gouvernement islamiste de Khartoum. 300.000 morts. La moitié des habitants du Darfour relégués dans des camps, au Soudan, au Tchad ou en Centrafrique. Depuis son rattachement au Soudan (1916), le Darfour a été négligé par les autorités centrales. Ces dernières décennies, l’explosion démographique et de grandes sécheresses ont provoqué une désertification dramatique dans la région. En 1987-89, cette dégradation des conditions de vie, associée au sentiment de marginalisation, déclenche une première révolte des Four, les agriculteurs noirs qui donnent leur nom à la région (« pays des Four », en arabe). Le gouvernement soudanais riposte en armant contre eux des tribus d’éleveurs arabophones. Les conflits séculaires entre agriculteurs « noirs-africains » et pasteurs « arabes » sont exacerbés par une politique délibérée de cooptation des tribus arabes nomades dans la guerre que mène Khartoum contre les Four rebelles et leurs alliés du Sud soudanais (Armée populaire de libération du Soudan – SPLA). Le Soudan est ravagé depuis 1983 par la guerre civile opposant les populations « africaines » du Sud, animistes ou chrétiennes, aux « Arabes » musulmans du Nord. Mais la révolte du Darfour oppose des musulmans à d’autres musulmans, tous sunnites…
Indifférence générale
Les Four passent à nouveau à l’action armée en février 2003, fondent l’Armée de libération du Soudan (SLA, en anglais), puis le Mouvement pour la justice et l’égalité (JEM), né de dissensions au sein de la SLA et de tendance islamiste. Cette rébellion alarme Khartoum. Chargés de la répression, en appui à l’armée soudanaise, les milices armées des Janjawids attaquent les villages accusés de soutenir la guérilla et aussi ceux dont ils convoitent les terres. Depuis 2003, Khartoum nie toute relation avec les Janjawids. Comme l’affirmait un conseiller du président Omar al-Bachir, lors de la visite au Soudan de Karel De Gucht, en mai 2007, tous les témoignages, recueillis par l’ONU, Human Rights Watch ou l’International Crisis Group, et démontrant la collaboration entre l’armée et les Janjawids, ne sont que de la « désinformation », au même titre que les soi-disant armes de destruction massives dénoncées par les Américains pour justifier la guerre en Irak ! Un rapport bien documenté de l’International Crisis Group dénonce, dès juin 2003, le caractère criminel de la répression menée par Khartoum. En septembre 2003, plusieurs ONG, dont Médecins sans frontières, donnent aussi l’alerte. En avril 2004, lors de la commémoration du génocide des Tutsi, Kofi Annan, le secrétaire général de l’ONU, appelle la communauté internationale « à prendre des actions rapides et appropriées, c’est-à-dire une succession de mesures qui pourrait inclure une action militaire ». Mais, à Genève, la Commission des droits de l’Homme des Nations Unies (CDH) ne condamne pas les exactions de l’Etat soudanais contre les populations du Darfour. Et le 7 mai 2004, le Conseil de sécurité des Nations Unies ne décide d’aucune action immédiate… En 2004-2005, 7.000 Casques verts de la Mission de maintien de la paix de l’Union africaine au Soudan sont déployés pour protéger les populations civiles du Darfour. Malgré un accord de paix entre Khartoum et les rebelles du Darfour conclu le 6 mai 2006 à Abuja, la violence a paradoxalement augmenté. Les Casques verts ne suffisent pas pour surveiller une région grande comme la France et assurer la sécurité de ses populations. Le Conseil de sécurité des Nations Unies a adopté, en août 2006, la résolution 1706 qui autorise l’envoi de 20.600 Casques bleus au Darfour. Cette force de l’ONU n’a toujours pas été déployée. La communauté internationale a alors négocié avec Khartoum l’envoi de 139 officiers de police et militaires de l’ONU, suivi d’un contingent de quelque 3.000 militaires et policiers, qui renforceront les Casques verts africains.
« Un complot américano-sioniste »
La Communauté internationale est très partagée sur les moyens de surmonter cette situation. Les uns sont pour l’envoi d’une force des Nations Unies, avec ou sans le consentement du Soudan. Les autres y sont opposés. Pour la plupart des observateurs, il faut relancer d’urgence le processus de paix entre toutes les parties en conflit, même celles qui n’ont pas signé l’accord d’Abuja en 2006. Le régime soudanais s’est servi de cet accord de paix pour diviser les rebelles en attisant la dimension tribale du conflit, et n’entend pas accorder aux rebelles du Darfour les concessions faites à l’Armée populaire de libération du Soudan (SPLA) lors des accords de paix de Nairobi en janvier 2005. Plus de quatre ans après le début du conflit, les populations du Darfour semblent condamnées à croupir dans leurs camps de personnes déplacées ou de réfugiés. Comme le souligne l’historien Joël Kotek : « Ce qui se passe au Darfour n’est pas moins grave et odieux qu’un génocide. L’obligation morale d’intervention est la même, qu’il s’agisse de crime contre l’humanité ou de génocide. Le problème actuel, c’est le silence de la communauté internationale. Les USA n’ont pas les moyens d’intervenir. La Chine s’oppose à toute intervention à cause de ses intérêts pétroliers au Soudan et sur base du principe de non-ingérence dans les affaires intérieures d’Etats souverains. La Russie freine toutes les tentatives de sanctions internationales. Les pays arabes soutiennent totalement le gouvernement soudanais et nient la crise humanitaire, affirmant qu’il s’agit d’une invention ou d’un complot américano-sioniste ! ».
Repères chronologiques
1916 Annexion du sultanat du Darfour par le Soudan britannique. 1956 Indépendance du Soudan. 1969-1985 Dictature du général Nimeiri (nassérien). 1987-1989 Révolte des Four – création des Janjawids. 1989 Coup d’Etat du général al-Bachir avec le soutien du Front national islamique (proche des Frères musulmans). Février 2003 Début de la rébellion au Darfour, contre-offensive de l’armée et des Janjawids. Juin 2004 Le Congrès américain qualifie la crise au Darfour de « génocide ». Mai 2006 Accord de paix du Darfour signé à Abuja.
Génocide ? Que faire pour la paix ? Jean-Paul Marthoz est directeur éditorial de la revue Enjeux Internationaux, dans laquelle est paru fin 2006 (n°14) un important dossier sur le Darfour, avec ce titre accusateur : « 300.000 morts – Qui s’en soucie ? ». S’agit-il de crimes contre l’humanité ou de génocide ?
Je partage la position de Human Rights Watch qui parle de crimes contre l’humanité avec des actes équivalant à des actes génocidaires. Les Etats-Unis ont décrété qu’il s’agit d’un génocide, mais n’ont pas pris les mesures correspondantes pour mettre un terme à cette situation. Par ailleurs, Khartoum veut à tout prix éviter le déploiement d’une force internationale qui permettrait de séparer les groupes armés. Les attaques récentes de bandes armées sur les forces africaines et les ONG tombent bien pour le régime de Khartoum. Un nombre d’ONG vont quitter la région car elles ne peuvent plus garantir la sécurité de leur personnel.
Si une intervention militaire internationale ne semble pas réalisable pour le moment, quels sont alors les moyens d’action possibles ?
Pour sortir du conflit, il faut arriver à un accord de paix sérieux des groupes rebelles entre eux et avec Khartoum, ainsi qu’à une répartition équitable du pouvoir et des ressources du pays. Une solution inimaginable avec le régime en place. Il faut stigmatiser les pays qui sont derrière Khartoum, en particulier la Chine et la Russie, et aussi faire pression sur la Ligue arabe. Le monde arabe et une certaine gauche altermondialiste soulignent que la mobilisation en faveur du Darfour est la plus importante aux Etats-Unis et que les organisations juives y tiennent une grande place, pour crier au complot américano-sioniste. Mais les organisations qui font partie de la mobilisation se sont battues auparavant pour bien d’autres causes. L’importante participation des organisations juives et de milieux évangéliques est légitime. Il s’agit d’une mobilisation citoyenne sur des objectifs clairs et incontestables : arrêter des crimes contre l’humanité !
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