D’autres pelures d’oignons

A 79 ans, le romancier allemand Günter Grass, mauvaise conscience de l’Allemagne d’après-guerre, a avoué son appartenance à la Waffen SS à l’âge de 17 ans plutôt que de maintenir le secret sur cette tache, cette honte.
Dans En épluchant les oignons, son autobiographie, Günter Grass ne trouve aucune excuse à l’adolescent qu’il était en 1944. A l’image de toute une génération, il a été fasciné dès l’âge de 15 ans par l’héroïsme morbide de la Waffen SS. En fait, il n’y a rien de particulier à reprocher à un homme qui, après-guerre, s’est engagé clairement en faveur de la social-démocratie allemande. Qu’à bientôt 80 ans, un homme, dont la moralité et le talent ne peuvent être mis en cause, ait voulu dire la vérité sur son adolescence n’a rien d’étonnant ni de choquant. C’est banal même.
Il n’en reste pas moins un goût amer que l’on peut difficilement définir. Au cours des années d’après-guerre, par son oeuvre littéraire et ses interventions publiques, Günter Grass s’est construit l’image d’une conscience morale ne cessant de donner des leçons et d’enjoindre ses compatriotes à se confronter au passé nazi. Il a soutenu les mouvements contestataires et leur exigence de vérité sur ces pages sombres de l’Histoire allemande. Et voilà que tout à coup, ce mur du silence qu’il dénonçait virulemment dans cette Allemagne du miracle économique des années 1960, il a tout simplement contribué à l’édifier en se taisant lui aussi sur son propre passé, comme tant d’autres. Il faut néanmoins avoir l’honnêteté de reconnaître que son appartenance à la Waffen SS est un épisode de jeunesse dont il s’est démarqué tout au long de sa vie. Son oeuvre littéraire a toujours fait appel à la part d’humanité de ses lecteurs, et il a voué son militantisme politique à régler ses comptes avec le nazisme.
Si en dépit de ses péchés de jeunesse, Günter Grass s’est efforcé d’ancrer ses compatriotes dans le terreau de la démocratie, des valeurs universelles et des droits de l’Homme, on ne peut en dire autant de certains responsables politiques belges qui n’ont pourtant pas le même passé entaché du romancier allemand. En effet, des négationnistes du génocide des Arméniens et des militants d’associations ou de mouvements d’extrême droite turque, comme les Loups gris, se présentent comme candidats aux élections communales sur des listes démocratiques. On peut se demander pourquoi la plupart des partis démocratiques bradent les valeurs qui fondent leur action politique en laissant se développer ce phénomène inédit :
des extrémistes et des négationnistes diffusent impunément leur propagande haineuse à l’intérieur même d’une structure démocratique censée les condamner et les combattre. Quelles que soient leurs nationalités ou leurs origines, les racistes et les négationnistes n’ont rien à faire dans ces partis, piliers de la démocratie belge. Même si on ne peut l’assimiler un seul instant au négationnisme, ces partis se montreraient-ils aussi complaisants si un Juif soutenant activement l’occupation et la colonisation des territoires palestiniens se présentait aux élections communales sur une de leurs listes? Si les partis politiques veulent continuer à défendre la démocratie et ses valeurs, il est encore temps qu’ils se débarrassent de ces pelures d’oignons immangeables.

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