David Grossman : ‘Tombé hors du temps’

Amputé de son fils tombé au front, l’écrivain israélien David Grossman entreprend le chemin impossible. Comment le ramener ? Ce texte lyrique et mythologique se compose de plusieurs voix endeuillées, reliant la survie à la vie. Déchirant.  

Les mots ont-ils le pouvoir de « guérir » ? Non, mais écrire permet de se souvenir de toutes ces choses qui sont faciles à oublier en temps de deuil. Je pense au goût de la vie, au besoin de créer ou de fantasmer en toute liberté. Face au drame que j’ai vécu, je ne pouvais pas rester muet. Les écrivains du monde entier m’ont envoyé des lettres de condoléances, disant que les mots sont bien faibles dans ces circonstances. Alors, j’ai compris que c’était à moi de les trouver. Lorsqu’on est envoyé sur une île de douleur, le moins que l’on puisse faire, c’est de donner des noms et des visages aux ombres imposées. Ce livre ne se veut pas une confession personnelle, il se compose de plusieurs voix reflétant divers paliers du deuil. Si je ne cherche pas à apaiser la douleur, c’est parce qu’elle fait partie du répertoire humain. Souffrir est aussi une façon d’entrer en contact avec le défunt.

La mort d’un enfant vous plonge dans une forme d’exil. Quel est dès lors le pouvoir de l’art ? Quand on m’a annoncé que mon fils était tombé au front, la première chose que j’ai ressentie, c’est d’être exilé de tout ce que j’avais connu avant. Plus rien n’avait de sens. Je suis gratifiant envers l’écriture, car elle m’a permis de me créer, à nouveau, une maison en ce monde. La mort représente quelque chose de si hermétique, qu’elle est impossible à percer. Il n’y a pourtant qu’un mètre entre elle et la vie… Les religieux possèdent la foi, mais étant laïque, je n’ai que l’art pour traverser cette frontière infranchissable. Dans mon livre, l’Homme qui marche donne des mots aux parents endeuillés, afin qu’ils emportent leur perte vers un lieu, d’où ils peuvent revenir. J’espère que ce texte les aide un peu…

Qu’en est-il de l’amour, est-il toujours possible après une telle déchirure ? Dans un couple, chacun réagit différemment au malheur. Il peut, parfois, l’emprisonner dans la solitude, tant l’addition des souffrances est insupportable. Traverser cette épreuve représente un véritable test pour le couple. Celui de mon livre est fort, mais la Femme refuse d’accompagner l’Homme, parti chercher leur fils « là-bas ». Elle croit qu’il a perdu la tête et qu’il ne le retrouvera pas. Or, par cet acte désespéré, il fait quelque chose de signifiant dans le deuil. Sa Femme l’aime, alors elle finit par le suivre pour en faire partie. Sentir l’amour est une façon d’adhérer à la vie. Il est impossible de vaincre la mort, mais on peut néanmoins cesser d’être des victimes passives.

Plus que la mort, ce livre renoue-t-il avec « la mélodie de la vie » ? Oui, parce que la vie me semble indéniablement plus intéressante que la mort. Le texte nous pousse toutefois à nous demander ce que nous sommes face à cette dernière. Comment préserver sa vitalité à travers cette expérience effroyable ? Il y a tant de gens qui n’expérimentent pas ce qu’ils sont, alors que c’est incroyable d’être en vie. On se croit protégé en se contentant d’exister, mais être en vie revient à l’être dans toutes les couches de la vie, y compris les plus tristes et les plus créatives. L’écriture représente une bonne façon de l’être. Loin de survivre à la catastrophe, mon instinct me pousse à explorer tout le répertoire de la vie. •

Synopsys

« Tout homme est une Ile. Qu’il est impossible, De connaître, De l’intérieur ». Confronté à la profondeur de la douleur, David Grossman en a découvert des pans insoupçonnables. Ceux qui saisissent un père, confronté à la perte d’un fils. Face à l’inéluctable, sa plume désarme les larmes en imaginant un texte sublime et inclassable. Un poème dramaturgique, lyrique -quasi biblique- qui suit l’errance d’un homme endeuillé. La mort de son enfant étant insoutenable, il part « là-bas », afin de retrouver ce lieu d’où l’on ne revient pas. Sa quête impossible pousse d’autres parents inconsolables à le rejoindre, pour former une chorale universelle dédiée à la vie.

]]>