Un an après la sortie du livre Le don de Mala Léa de Vincent Engel (éd. Grand Miroir) retraçant sous forme de roman la vie de David Susskind, c’est un portrait politique d’une des figures les plus emblématiques du judaïsme belge que Willy Perelsztejn (Les films de la Mémoire) dresse dans son film. Le 26 avril prochain au Cclj, David Susskind, Sois un Mensch mon fils ! sera projeté en avant-première, avant d’être diffusé dans les salles de cinéma. Un rendez-vous incontournable pour (re)découvrir cet homme pour le moins exceptionnel. Le film commence par le souvenir des rafles à Anvers. David Susskind raconte son parcours entrecoupé d’anecdotes et de nombreux témoignages… Dès le début, vous misez sur l’abondance de gros plans.
Effectivement, c’était un choix, parce que comme dans la vie, Suss crève l’écran. Sa présence physique change tout. Lorsqu’il parle, il est constamment en mouvement et change d’émotion toutes les 5 secondes environ, à la façon des grands tribuns de l’Antiquité ! Son français n’est pas parfait, mais le personnage reste captivant. C’est un acteur de la vie, non professionnel, qui joue son propre rôle.
Que répondez-vous à ceux qui vous ont reproché de faire un portrait hagiographique ?
C’est faux. C’est un portrait positif, mais Suss est placé devant ce que je crois être les questions les plus délicates, même si on peut penser qu’il trouve réponse à tout… Le film pose clairement la question de l’adhésion au communisme en se demandant pourquoi il est resté si longtemps au Parti. Le film y répond partiellement, parce que c’est un idéal en réalité auquel il croit encore. Comme toute une génération, Suss a toujours souhaité une société meilleure, sans inégalités, en portant un regard plein d’espoir sur le monde. Comme s’il essayait de construire le bonheur pour les autres, parce que celui-ci n’est pas à sa portée. Ses plaisirs à lui sont d’une grande simplicité. Entouré de sa famille, c’est un vrai patriarche, qui aime danser et chanter. Le point de départ du film a été l’exposition permanente du Cclj, « 40 photos pour 40 ans », qui m’a permis de constituer un matériel et une documentation de base. Il ne me restait plus qu’à convaincre Suss du tournage…
Le tournage s’est déroulé de mars à juin 2006, vous avez retranscrit quelque 400 pages d’interviews pour dresser un portrait résolument politique.
Je ne voulais ni un portrait familial, ni un portrait communautaire. Je n’évoque pas non plus la création de la Fédération des Jeunes Juifs de Belgique ou du CCOJB. J’ai fait des choix. Mon objectif était de parcourir avec lui les grands combats politiques du judaïsme de ces soixante dernières années, car il est le seul à s’être impliqué personnellement dans les cinq plus grands combats du judaïsme d’après la Shoah : soit le combat pour l’existence de l’Etat d’Israël, pour les Juifs d’URSS, pour une solution négociée et équitable pour la paix au Moyen-Orient grâce à la création de deux Etats, le combat pour le respect de notre mémoire dans l’affaire du carmel d’Auschwitz, et enfin pour la restitution des biens spoliés. Le Cclj constituant, au niveau personnel, l’ossature de toute son action, pour la survie du peuple juif dans son identité laïque propre.
Dans les témoignages que l’on entend, dans les documents filmés et les photos d’archives insérés dans le film, on se rend compte que Suss n’agit jamais véritablement seul…
C’est une de ses caractéristiques. Il n’est à l’aise que comme chef ou membre du comité directeur des combats qu’il mène, un peu comme une réminiscence du Parti. Mais en même temps, il privilégie le collectif. Il choisit cependant toujours avec qui mener ses combats et, en dehors d’un socle commun qui gravite le plus souvent autour du Cclj, il constitue pour chaque combat une nouvelle « armée ». Il n’est pas autoritaire pour humilier les autres, mais parce qu’il croit en sa propre efficacité. C’est quelqu’un qui fonctionne par ses tripes, avec le risque que son « armée » ou son « état-major » s’insurge contre lui, comme cela s’est passé avec le carmel d’Auschwitz, lorsque les négociations se sont finalement faites à Genève, sans qu’il y soit invité… Cela prouve aussi qu’on le laisse s’emparer des pouvoirs qu’il se donne. Les fois où l’on a estimé qu’il n’avait pas sa place, qu’il risquait de ne pas faire de compromis ou d’en faire trop, on s’est passé de lui. Je pense donc qu’il ne s’impose pas contre mais avec l’aide des autres.
Sans aborder les controverses communautaires, vous pointez personnellement un tournant dans l’opinion publique juive au milieu des années 70 ?
Aussi bien pour les Juifs d’URSS que pour le carmel d’Auschwitz, je pense que la communauté juive de Belgique n’aurait pas pris l’importance qu’elle a eue dans l’histoire moderne du judaïsme mondial sans la personnalité de Suss. En 1971, pour la Conférence des Juifs d’URSS, l’Etat d’Israël s’est directement adressé à lui, car depuis la guerre des Six-Jours, il symbolisait le dynamisme de notre communauté. Le 8 juin 1967, fait unique, tous les principaux leaders politiques belges s’étaient réunis dans les rues de Bruxelles pour soutenir l’existence d’Israël. C’est pour le combat en faveur des Juifs d’URSS que Suss a créé le CCOJB. En 1973 encore, pendant la guerre de Kippour, il a dirigé le combat de la communauté en soutien à Israël. Mais en 1974-75, en s’engageant clairement pour un idéal de deux Etats côte à côte, l’un israélien, l’autre palestinien, il ne fera plus l’unanimité. Ce sera l’apparition du Cercle Ben Gourion. Il faut attendre les accords d’Oslo en 1993 pour que l’ensemble de la communauté juive épouse ses convictions d’une solution de deux états démocratiques vivant en paix, une opinion qui est aujourd’hui celle de l’immense majorité du peuple juif dans le monde et en Israël.
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Peut-on dire « non » à David Susskind ?
• Guy Verhostadt : « Moeilijk ! »
• Guy Spitaels : « Il m’est arrivé de faire l’une ou l’autre chose que je n’avais pas envie de faire, c’est vrai. Il a un pouvoir de persuasion qui n’est pas banal ».
• Isy Halberthal : « Il faut être très fort, avoir de très bonnes raisons et de grandes convictions. Sinon il n’y a pas moyen ».
• Didier Reynders : « C’est possible mais c’est difficile, et il faut s’y prendre longtemps à l’avance, avant qu’il ne monte en puissance ».
• Laurette Onkelinx : « C’est extrêmement difficile. D’autant plus que comme c’est un pragmatique, il sait jusqu’où il peut aller, il saura donc que certaines avancées sont impossibles, mais il ne sortira jamais sans rien ».
• Charles Picqué : « Il faut se faire violence, parce que ce n’est jamais agréable de dire non à quelqu’un qu’on aime bien. Et puis, si on le sort par la porte, il faut s’attendre à ce qu’il revienne par la fenêtre, c’est une vraie bataille de tranchées lorsqu’il a décidé d’obtenir quelque chose ».
• Thérèse Mangot : « Suss est quelqu’un de très affectueux, de très familial. Il est le frère, le père… Quand on est une femme, c’est d’autant plus difficile de lui dire non. Il faut beaucoup de courage, mais il y a moyen ».
• Ouri Wesoly : « On peut dire non à Suss, mais en général, on a tort de lui dire non. C’est une leçon personnelle que j’ai tirée ».
Extraits des rushs qui intégreront les bonus du DVD avec d’autres témoignages.
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Un film, de nombreuses sources de financement
1h20 de film, qui sera accompagnée, dans le DVD qui sortira à la fin de l’année, de bonus : un supplément de 15 minutes sur l’identité juive laïque grâce à une quinzaine de témoignages, et le premier voyage très émouvant de Suss à Malines, sur les traces des siens… Un travail de longue haleine pour Willy Perelsztejn qui aura pourtant dû faire face au refus des sources de financement classiques, telles la Communauté française et la RTBF qui ne diffusera d’ailleurs pas la version TV du film. David Susskind, Sois un Mensch mon fils ! aura finalement pu voir le jour grâce à une coproduction des télévisions néerlandophone (Lichtpunt, libres penseurs) et hollandaise (Joodse Omroep, émissions juives religieuses), à l’aide du GSARA (Atelier de production des idées socialistes), aux donateurs et au système de tax-shelter.
A voir en salle
Du 2 au 22 mai à l’Actor’s Studio (16 petite rue des Bouchers, 1000 Bruxelles)
En présence de David Susskind et du réalisateur Willy Perelsztejn à :
Bruxelles – Actor’s Studio – le mercredi 2 mai
Liège – Le Parc – le jeudi 3 mai
Namur – Forum – le vendredi 4 mai
Mons – Plaza Art – le lundi 7 mai
Charleroi – Le Parc – le mardi 8 mai
Plus d’infos : Les Films de la Mémoire asbl – Création et Mémoire sprl. Tél. : 02/344.76.28 – Site : www.lesfilmsdelamemoire.be