Le sommet de Charm-el-Cheik, placé sous les auspices de la Jordanie et de l’Egypte, est la première rencontre israélo-palestinienne de cette importance depuis celle d’Aqaba, en juin 2003. Des personnalités de premier plan issues des deux parties s’étaient entre-temps substituées aux responsables politiques et avaient mis sur pied des projets ambitieux, courageux et lucides pour résoudre le conflit, dégageant ainsi la voie de la paix grâce à la société civile, là où les obstacles politiques l’avaient encombrée. Le Pacte de Genève, élaboré par Yossi Beilin et Yasser Abed Rabbo, ou l’initiative dite de La Voix des Peuples, lancée par Sari Nusseibeh et Ami Ayalon, ont constitué des plates-formes parfaitement raisonnables et équitables qui indiquaient aux deux peuples concernés qu’un compromis réaliste était possible. La force de ces deux entreprises exceptionnelles résidait dans le contre-pied qu’elles avaient délibérément choisi de prendre en regard du processus d’Oslo : évitant de se limiter aux grandes déclarations de principe qui remettaient toujours au lendemain le cadre d’un accord définitif, elles détaillaient les points controversés et s’employaient à les régler par des propositions concrètes mutuellement acceptées. Au-delà de la simple résolution pragmatique des questions que l’échec des négociations de Taba avait laissées en suspens, ces deux plans avaient pour vertu majeure de déplacer la zone de fracture qui sépare traditionnellement deux adversaires, cette lecture de la négociation où chacun revendique ses positions en espérant obtenir un maximum de concessions de l’interlocuteur. Le trait d’intelligence, pour ne pas dire de génie, qui a caractérisé ces deux manifestes a été de les inscrire dans une logique qui ignorait les clivages ordinaires pour ne retenir que l’objectif de la paix parce qu’elle était de l’intérêt des deux parties. Cette modification de perspective a redessiné la cartographie des enjeux et placé Palestiniens et Israéliens dans un seul et même camp, stigmatisant les visions maximalistes et les positions idéologiques. La nouvelle approche ainsi formalisée n’a pas tant traduit une appréciation renouvelée du contentieux qu’elle n’a témoigné de la profonde lassitude qui s’est emparée des deux peuples : trop de sang, trop de larmes versés, trop de morts de part et d’autre, de familles endeuillées, de générations promises à un avenir sombre. C’est, disions-nous, la force de ces initiatives, mais c’est également leur faiblesse parce qu’il leur manquait l’essentiel, le sceau politique.
Un réalisme nécessaire
Le sommet de Charm-el-Cheik comble précisément ce manque. Du côté israélien, le retour à la table des négociations marque plus qu’une simple inflexion de la politique conduite par Ariel Sharon depuis son accès au pouvoir. Il pourrait signifier la renaissance d’une réelle dynamique de paix, volontariste et structurée. Du côté palestinien, Mahmoud Abbas semble avoir compris cette évidence que son prédécesseur s’était toujours refusé à admettre : la neutralisation des groupes terroristes accélérera l’avènement de l’Etat palestinien. L’homme d’Etat se révèle souvent dans l’épreuve de l’affermissement de la solidarité nationale derrière les institutions officielles. David Ben Gourion, qui se trouvait dans une situation analogue durant la guerre d’Indépendance, n’avait alors pas hésité à faire bombarder l’Altalena, ce bateau bourré d’armes et de volontaires destiné à l’Irgoun. La construction d’une légitimité nationale et internationale est à ce prix. C’est ce pas décisif, indispensable pour imposer, par la négociation ou la contrainte, aux organisations dissidentes l’autorité de l’Etat, que doit se préparer à franchir à son tour le nouveau Président palestinien. Il n’est pas de l’intérêt d’Israël de fragiliser la position de son interlocuteur. Plus ce dernier sera isolé, plus l’état de la sécurité du territoire israélien sera précaire. La faiblesse de l’Autorité palestinienne se retrouve ainsi indissociablement liée à la probabilité du retour de la violence anti-israélienne. Les destins des deux peuples, qu’ils le veuillent ou non, sont interdépendants.
La tâche s’avère ardue pour les deux protagonistes. D’une part, l’impact du prochain attentat -qui sera perpétré tôt ou tard- sur l’opinion publique ou la position israélienne risque d’enrayer le fragile processus qui vient de s’engager. Et la détermination de Mahmoud Abbas à désarmer les organisations terroristes sera décisive à cet égard. D’autre part, les divergences entre les interlocuteurs sont encore nombreuses : le partage de souveraineté sur Jérusalem -on le sait, le Premier ministre israélien actuel est beaucoup moins flexible sur le sujet que ne l’était Ehoud Barak-, le tracé définitif des frontières et le droit au retour des réfugiés palestiniens constituent les éléments de friction potentiels les plus importants. Sur ce dernier point, les déclarations du Président palestinien sont plutôt encourageantes puisqu’il a demandé, durant la campagne électorale, que le droit au retour soit symboliquement reconnu, ce qui suggère que l’exigence du retour effectif des réfugiés à l’intérieur du territoire israélien -sur lequel Yasser Arafat s’était montré intransigeant- semble être abandonnée. Il n’est pas absurde de penser que le pragmatisme dont les initiateurs des plans informels de paix ont fait preuve pourrait avoir préparé les esprits israéliens et palestiniens à l’impératif du compromis vers lequel ils semblent être disposés à converger. L’étendue du chemin qu’ils doivent encore parcourir est considérable : l’accord définitif ne pourra faire l’économie de la reconnaissance de la responsabilité de chacune des parties dans la souffrance qu’elle a infligée à l’autre, exigeant ainsi de renoncer à la posture dans laquelle elles se sont toutes deux complu. Comme le disait Amos Oz à Yasser Abed Rabbo durant les négociations préparatoires de Genève : Un jour, nous devrons ériger un mémorial commun en souvenir de cette horrible folie. Après tout, vous auriez pu être un peuple libre, il y a 55 ans, il y a cinq ou six guerres, il y a des dizaines de milliers de morts (les vôtres et les nôtres), si vous aviez signé ce type de document en 1948. Et nous, les Israéliens, aurions pu depuis longtemps vivre dans la paix et la sécurité si nous avions offert en 1967 au peuple palestinien ce que le document leur offre aujourd’hui. Puisse l’avenir lui donner raison.