Indépendance, souveraineté, libération collective… Lorsqu’on décline les mots d’ordre de l’Organisation sioniste avant la création de l’Etat d’Israël puis des gouvernements qui se sont succédé depuis, on mesure à quel point dans le contexte actuel ils peuvent apparaître à plus d’un obsolètes et désuets : à l’ère de la mondialisation économique, du multiculturalisme et du métissage, face à l’Empire américain et l’Union européenne élargie, il y a dans la persistance israélienne à reprendre ces leitmotive une obstination qui suscite sans aucun doute l’incompréhension. Il n’est pas impossible qu’une part du rejet qu’Israël subit s’explique par cet attachement à des idées et des principes disqualifiés par le discours dominant, au-delà même des traditionnelles objections dérivant de l’occupation des territoires. Réflexion sur la nature de l’Etat-nation à l’occasion du 58e anniversaire d’Israël.
Dans le concert des nations promptes à jouer une nouvelle partition qui s’accommode volontiers de l’effacement des frontières et des abandons de souveraineté, l’attachement d’Israël au modèle de l’Etat-nation, au moment où un grand nombre d’entre elles en éprouvent les limites, résonne comme une fausse note. Israël manifeste, une fois de plus, sa singularité et tient à faire entendre sa différence. Il peut paraître curieux, sinon paradoxal, que le peuple juif, qui s’est longtemps passé et dispensé du cadre étatique au point d’être en Europe une des dernières collectivités à l’avoir adopté, se montre aujourd’hui le plus farouchement déterminé à le préserver. Il répond aux attentes qu’on y a placé, nonobstant le nombre de Juifs qui ont quitté Israël. Même ceux qui n’envisagent guère de s’y établir ne voudraient pour rien au monde que les Juifs d’Israël suivent leur exemple tant ils tiennent eux aussi à la pérennité de cette souveraineté israélienne quelque part dans le monde. Les raisons de cet attachement à l’Etat-nation sont étroitement liées à l’histoire mouvementée du peuple juif en diaspora au XXe siècle. Les pogroms tsaristes, l’extermination des Juifs par les nazis, la décolonisation des pays arabo-musulmans qui s’est effectuée aux dépens des communautés juives qui y résidaient depuis des siècles, enfin, les crises qui fragilisent le devenir de telle ou telle communauté, comme récemment en Ethiopie, en Russie ou en Argentine, ont souligné la précarité de la condition diasporique. Si l’Etat-nation est susceptible en temps de crise aigüe de se retourner contre une partie de ses ressortissants, exhibant au détriment de cette minorité assiégée sa différence religieuse, identitaire ou culturelle, il peut aussi offrir une protection à la collectivité majoritaire qui en a la maîtrise. D’où la revendication, hautement légitimée par le siècle écoulé, d’un foyer pour les apatrides, d’une patrie pour les réfugiés, d’un Etat pour les Juifs. Certes, l’histoire contemporaine d’Israël n’a pas été ce long fleuve tranquille qu’Herzl carressait de ses vœux, mais, en un certain sens, l’hostilité ambiante a précipité le désir d’Etat aux dépens du «centre spirituel» défendu par Ahad Haam ou de l’Etat bi-national, lequel aurait exigé confiance réciproque et convergence de vues.
Un chantier inachevé
Les tâches militaires comme les défis collectifs intérieurs qu’Israël a dû relever justifient le maintien des prérogatives et des fonctions traditionnelles de l’Etat, au premier rang desquelles, bien évidemment, la décision suprême – celle qui a le plus d’impact sur la population concernée : la déclaration de guerre. Les autorités militaires peuvent bien se montrer ces dernières années plus souples en matière de dispense militaire, et le Ministre de la Défense en personne peut toujours annoncer le projet de réduire à deux ans et demi la durée du service, il reste que l’entraînement des soldats en vue d’une épreuve militaire demeure toujours un impératif. L’idée de faire de Tsahal une armée de métier, si elle est étudiée en haut lieu, n’est encore qu’à l’état d’esquisse couchée sur le papier. D’autre part, le flux continu d’immigrants, dont l’intégration sociale et culturelle est une priorité nationale, assure, lui aussi, de beaux jours à l’Etat-nation. Bref, pour autant que sa sphère de référence soit occidentale, Israël appartient toujours, de par le contexte géostratégique dans lequel il est inséré, au Vieux Monde structuré depuis le XIXe siècle autour de l’Etat-nation, et non à son avatar actuel favorisant le marché commun, la monnaie unique, la communauté de défense, l’union politique de type fédéral ou confédéral. Il ne faudrait pas en conclure trop hâtivement que rien n’a changé depuis 1948. On se demande comment nombre de ses adversaires parviennent encore à réduire Israël à une essence, généralement malfaisante, à l’enfermer dans des catégories étanches, alors qu’il suffit d’être un peu attentif, et surtout non dogmatique, pour se rendre compte de son énergie, de sa vitalité, de son dynamisme, des mutations qui la traversent, comme si à l’image du paysage extérieur, le pays était toujours en chantier, toujours inachevé, un laboratoire, un plébiscite de l’expérimental. Israël a cessé de présenter cette homogénéité dictée par l’époque des temps héroïques et la détermination des pionniers conscients de leur mission. Désormais, le maintien de l’indépendance collective ne s’opère plus aux dépens de l’épanouissement individuel; il s’accommode d’une tendance non moins forte à renforcer la société civile et son indépendance, justement, vis-à-vis de l’Etat. Ainsi, sans remettre en cause le principe de l’Etat-nation, il n’en est pas moins vrai que les valeurs qui ont présidé à la création d’Israël ont été depuis rudement malmenées. Pays du texte, on est également la Cité du texto. Jérusalem et Tel-Aviv illustrent bien ces contrastes au point que si l’on se contentait de visiter un seul de ces deux pôles de l’identité israélienne, on se ferait d’Israël une idée peut-être juste, mais inévitablement partielle.
Ne plus tolérer l’intolérable
Israël se distingue par une capacité d’innovation permanente. Il n’est guère étonnant que les électeurs aient désigné en tête des listes représentées à la Knesset un parti sans racines, sans histoire, sans tradition : Kadima, composé de transfuges qui ont réduit, sinon laminé, comme dans le cas du Likoud, des partis historiques. Mais les coups de boutoir que l’Europe donne à ces principes qui furent autrefois les siens doivent inciter à la réflexion : l’indépendance est-elle une valeur? Non, elle est plutôt un bien; une condition indispensable pour pouvoir rendre compte de ses actes. A cet égard, l’indépendance, comme telle, ne garantit nullement qu’on en fasse bon usage. Elle peut tout aussi bien être utilisée à mauvais escient. Posons tout d’abord le principe qu’elle n’est pas la licence de tout faire. Il semble que trop souvent, on ait confondu l’indépendance et l’hubris, cette tentation d’agir sans foi ni loi, sans contrainte intérieure ni extérieure. Elle n’est rien d’autre alors qu’un euphémisme de la puissance. L’indépendance n’est pas un affranchissement général, elle est, en vérité, la liberté de choisir ses dépendances et d’en faire des dépendances consenties. Que devrait-elle signifier en cette année 2006, à la veille des 58 ans de l’Etat d’Israël? A quelles fins faudrait-il l’orienter? L’indépendance des Palestiniens ne tient pas qu’à nous. Mais ne nous en tirons pas à bon compte en ne considérant que les erreurs qu’ils ont commises (la dernière en date étant, bien sûr, la victoire du Hamas aux dernières élections), et en nous dispensant ainsi d’examiner nos propres responsabilités. La sécurité individuelle et collective exige, nous dit-on, de multiplier les contraintes infligées aux Palestiniens pour minimiser les risques? Encore faut-il qu’on y mette de la proportion, de la raison, qu’on pèse le pour et le contre, qu’on se préserve de l’arbitraire, de la routine qui émousse le sens commun et nous conduit très vite à tolérer l’intolérable, pire à cesser de nous poser même la question. Si nous ne sommes libres que parce qu’ils ne le sont guère, que vaut notre liberté? Que vaut notre indépendance? Même si la question n’est pas posée en ces termes, même si les notions de paix et de justice ont brillé par leur absence lors de la campagne électorale qui vient de s’achever, les promoteurs du second désengagement ne peuvent s’y soustraire. Et quand bien même l’intérêt national est le principe majeur qui les guide, celui-ci ne peut être totalement conçu sans répondre à et répondre de cette antique et lancinante interrogation.
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