La critique d’Israël serait un des treize tabous des Belges selon le quotidien Le Soir. Et ce n’est pas François Dubuisson, professeur de droit international à l’Université libre de Bruxelles (ULB) qui contestera cette affirmation. Il ajoutera même qu’il s’agit d’un tabou européen. Le colloque intitulé « Des nouvelles approches sociologiques, historiques et juridiques à l’appel au boycott international : Israël, un Etat d’apartheid ? », auquel il devait participer les 27 et 28 février dernier dans les locaux de l’Université Paris-VIII, a été annulé par Pascal Binczak, le président de cette Université.
Cette décision est courageuse et honnête. Il est en effet difficile de s’accommoder de la thématique et de la tonalité de ce colloque. Tout comme « Peut-on critiquer Israël ? », poser la question « Israël, un Etat d’apartheid ? », c’est déjà y répondre et d’une manière très éloignée de l’approche scientifique. De tels postulats relevaient plus de slogans polémiques que de l’exigence intellectuelle. Quant à la confrontation d’opinions contradictoires, elle y faisait complètement défaut. Mais surtout, aucun chercheur israélien ne faisait partie du panel de cette manifestation. Or, ce sont précisément les chercheurs israéliens qui ont fourni le plus d’efforts et publié un nombre impressionnant de travaux sur cette problématique.
Suite à cette annulation, François Dubuisson et ses collègues estimeront désormais que toute discussion sur Israël est condamnée à la censure. Ils se trompent et c’est précisément l’ULB, l’université où François Dubuisson enseigne, qui le prouve. Le 23 février dernier, Sharon Weinblum, une chercheuse et assistante du département des sciences politiques de l’ULB, a soutenu publiquement sa thèse de doctorat consacrée à la tension entre sécurité et démocratie en Israël. En analysant les constructions et les évolutions des discours sur la sécurité à la Knesset, Sharon Weinblum montre comment l’impératif sécuritaire permet au monde politique de légitimer des limitations à l’exercice des libertés et des droits fondamentaux en Israël. Au cœur de sa thèse, on retrouve une notion qui revient systématiquement chez les partisans de ces limitations : la « démocratie défensive ». Notion dont les partis ultranationalistes israéliens usent et abusent. En élargissant son champ d’application, ils cherchent à disqualifier la gauche et les ONG israéliennes des droits de l’homme, mais aussi à imposer à la minorité arabe des exigences injustifiées de loyauté à l’égard des symboles juifs de l’Etat d’Israël.
A l’inverse des organisateurs de ce simulacre de colloque sur « l’apartheid israélien », Sharon Weinblum a magistralement démontré que la science politique est capable de saisir la complexité et les paradoxes de la démocratie israélienne. Pour ce faire, elle ne s’est pas appuyée sur des slogans ni sur des jugements de valeurs préconçus. Elle a mené des enquêtes qualitatives et quantitatives qui lui ont permis de révéler des réalités sous-jacentes aux formes superficielles du discours militant et convenu. Et grâce à ce travail minutieux, Sharon Weinblum a pu décrypter l’articulation de la tension entre la démocratie et la sécurité et restituer les questionnements importants et les nombreux débats qui agitent le monde politique israélien, même au sein de la droite nationaliste.
Face aux détracteurs de l’ULB, de plus en plus nombreux au sein de la communauté juive, qui voient dans cette université un bastion du boycott d’Israël, on ne peut s’empêcher de révéler deux détails. Parmi les membres du jury de cette thèse, Shaul Shenhav, un professeur israélien de l’Université hébraïque de Jérusalem, a pu évaluer le travail de Sharon Weinblum. Désormais docteur en sciences politiques, elle assume également la fonction de coordinatrice académique des échanges internationaux auprès du département de sciences politiques de l’ULB. A son initiative, un accord a été conclu il y a trois ans avec une université israélienne, le Centre interdisciplinaire universitaire de Herzliya.
Même si des tentatives de boycott ont été lancées -et le seront encore- par certains professeurs et assistants, cet accord a le mérite de mettre en exergue une coopération universitaire où la démarche scientifique l’emporte sur le militantisme obtu de quelques-uns.
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