Le 17 juin 2016, le journal Le Soir relayait une plainte déposée à la police pour dénoncer un cas de harcèlement à caractère antisémite à l’encontre d’un élève de 12 ans de confession juive. Deborah Rothé, la mère de Nathan, a accepté de répondre à nos questions.
Ce n’est qu’aujourd’hui, alors que Nathan termine sa 6e primaire, que cette affaire est rendue publique, alors que le harcèlement dont votre fils a souffert dure depuis plusieurs années ?
Tout à fait. Les premiers faits remontent à la fin de la 4e. Dans le cadre du cours de morale où il était inscrit -le cours de religion israélite n’étant pas disponible-, on a demandé aux élèves quelles étaient leurs origines, et Nathan a répondu qu’il était juif. Je suis moi-même juive, son père est tout à fait athée. Très vite, les insultes s’en sont suivies. Le fils d’une professeur (ancienne professeur de morale) a commencé en lui disant : « Dommage que toute ta famille n’ait pas été gazée ! ».
Comment a-t-il réagi ?
Il nous en a parlé directement. D’autant plus qu’on connaissait bien le garçon, il était venu plusieurs fois chez nous. Je suis allée voir l’enseignant et je lui ai dit que c’était inacceptable. J’ai été voir aussi la mère du garçon qui travaille dans l’école. Elle s’est fâchée en affirmant qu’il s’agissait d’un mensonge et qu’on faisait courir des rumeurs. Il faut dire que l’école des Deux Tilleuls à Noucelles (Braine-le-Château) est une toute petite école familiale, tout le monde se connait, ce qui rend les choses assez compliquées. L’enseignante en question est d’ailleurs une amie de la directrice. On a donc décidé de prendre sur nous.
Les faits se sont malheureusement répétés l’année suivante, en 5e…
Effectivement. De nouveau, le même garçon et un copain ont tenu des propos antisémites avers mon fils, lui disant que les Juifs étaient « une erreur de la race humaine », que c’était « dommage qu’Hitler n’existe plus ». C’est passé par des attaques physiques, des coups de pied, il est revenu plusieurs fois la veste déchirée. On essayait de notre côté d’atténuer les choses, mais les faits se sont enchaînés. Nathan se faisait taper dans la cour de récré. Un ami qui a voulu le défendre s’est retrouvé avec un œil au beurre noir… Et puis, il est parti en classe de neige et s’est retrouvé avec les deux garçons et un autre dans la même chambre. Ils se sont mis à trois contre lui et ont commencé à le maltraiter, notamment en remplissant la douche de déodorants et en l’empêchant de sortir. Un jeu soi-disant pour voir combien de temps il pouvait tenir, mais un jeu que mon fils était le seul à devoir faire ! Ils l’ont aussi tapé avec des essuies, à tel point qu’il est revenu avec des traces, en pleurs. Devant l’enthousiasme des autres enfants, nous n’avons pas voulu passer pour les mauvais. Nous aurions dû en fait porter plainte dès le départ.
Comment s’est passée cette 6e année ?
Les faits ont continué à se reproduire, les propos antisémites aussi. « Trouve-toi un four », lui ont dit ses harceleurs. Dès qu’il parlait, il y avait des allusions, il recevait des pointes de crayon dans le dos, des coups de pieds dans le zizi… Nathan est devenu de plus en plus nerveux, anxieux, il s’est mis à faire des cauchemars. D’un autre côté, il nous demandait de ne pas réagir, de peur que cela se retourne contre lui. Un jour, il nous a dit qu’il ne voulait plus aller à l’école, ça ne pouvait plus durer. Je suis allée voir les surveillantes du midi, qui sont extérieures à l’école, et elles m’ont confirmé qu’elles étaient au courant, que Nathan se faisait harceler, qu’elles étaient même allées en parler à l’enseignante, en vain.
Au début de cette année, vous aviez demandé une dérogation pour changer votre fils d’école, pour quel motif ?
Entre la 5e et la 6e primaire, il faut l’accord de la direction. J’étais très critique par rapport au niveau de l’école et à son programme, je n’ai pas parlé d’antisémitisme à ce moment-là. La directrice a refusé que mon fils parte, sans doute pour garder son nombre d’élèves. Quand nous avons dénoncé l’antisémitisme dont il souffrait, elle a déclaré que c’était une vengeance de notre part face à son refus. Le fait que Nathan est un très bon élève s’est également retourné contre lui. « C’est scandaleux d’accuser des gens d’antisémitisme », nous a-t-on dit, « comment peut-on avoir de si bons résultats si on est harcelé ? »
Comment l’école a réagi à vos accusations ?
C’est la loi du silence. La directrice nie tout en bloc, tout le monde est dans le déni. Il y a un sentiment d’impunité totale, inadmissible. Certains enfants ont témoigné, mais à l’approche du CEB, beaucoup craignaient de se mouiller. D’anciennes mamans d’élèves m’ont également apporté leur soutien, d’autres enfants se sont déjà fait harceler, sans que ce soit de l’antisémitisme. L’un d’eux a carrément été obligé de déménager ! Il y a un réel problème, et tout le monde essaie de couvrir ce qui se passe. La directrice connait par ailleurs bien l’échevin de l’Enseignement, cela devient donc très difficile de faire bouger les choses.
C’est la Fête de la Jeunesse laïque qui a permis de révéler l’affaire.
Les deux harceleurs ont été invités à faire un discours dans lequel ils ont partagé un message de tolérance et d’ouverture. Cela a été plus fort que moi. A la fin de la cérémonie, je me suis approchée d’eux et je leur ai demandé ce qu’ils avaient réellement appris pour faire souffrir mon fils de la sorte. Je leur ai rappelé que leurs propos étaient punissables par la loi, et je les ai traités d’imbéciles. Le père d’un des garçons, le mari de la professeur, m’a alors menacé violemment. Des parents en ont été témoins. Quand j’ai voulu aller porter plainte, le commissaire m’a conseillé de me rendre dans un autre commissariat, où les gens se connaissaient moins… J’ai senti que tout le monde allait se retourner contre moi, et j’ai contacté Joël Rubinfeld, président de la Ligue Belge contre l’Antisémitisme. La direction m’avait proposé une rencontre seule avec le bourgmestre et l’échevin de l’Enseignement, que j’ai bien sûr refusée. Je souhaitais que Joël Rubinfeld m’accompagne et que mon fils soit présent. Je suis finalement allée porter plainte contre l’enseignante, son mari, leur enfant, et la directrice, complice, pour non-assistance à personne en danger.
Où en êtes-vous aujourd’hui, et comment va Nathan ?
Il a été déscolarisé quelques jours avant de passer son CEB, et ne va plus à l’école depuis. Il en parle aujourd’hui avec son pédopsychiatre. L’an prochain, il est inscrit à l’Athénée de Waterloo. Après la Fête laïque, l’école, de son côté, a organisé une enquête interne. La direction a convoqué mon fils en disant qu’elle n’était au courant de rien, et a interrogé tous les enfants, pour évidemment tenter d’être blanchie avant la fin de l’année. Un droit de réponse a même été envoyé par le Pouvoir organisateur aux médias qui avaient diffusé l’info, alors que l’école avait refusé de répondre aux journalistes ! « Rien ne permet de corroborer les accusations portées », selon les résultats de l’enquête interne… Même si mon fils ne sera plus dans cette école l’an prochain, j’attends qu’elle reconnaisse les faits et mette réellement des choses en place pour éviter que d’autres vivent ce que Nathan a vécu.
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