En tenue d’Eve. Féminin, pudeur et judaïsme (éd. Grasset), le dernier livre du rabbin Delphine Horvilleur se veut une relecture des textes fondateurs de la tradition juive à travers la notion de pudeur. Elle analyse également le sens de la nudité, de l’obsession du corps de la femme et de la volonté fondamentaliste de le cacher. Une réflexion qu’elle proposera au CCLJ le jeudi 17 octobre 2013 à 20h30.
Pourquoi avez-vous choisi la métaphore biblique « En tenue d’Eve » comme titre de cette relecture des textes sur la pudeur dans le judaïsme ?
Adam et Eve sont à la fois les premiers nus et les premiers pudiques de l’histoire de l’Humanité. Lorsqu’ils se découvrent nus, leur première réaction est de se couvrir, d’abord avec des feuillages et ensuite avec un vêtement suite à une intervention divine. La nudité est donc dès les origines accompagnée de la pudeur. C’est la raison pour laquelle j’ai cherché à explorer ce que signifie la pudeur dans la tradition juive, pour ensuite examiner comment cette notion a été kidnappée par les fondamentalistes religieux qui en ont fait une lecture obsessionnelle. Au nom de la pudeur, on enferme les femmes et on leur dénie le droit d’exister dans la sphère publique.
Que signifie la pudeur dans la tradition juive ?
Elle apparaît comme une valeur centrale dans notre tradition. Quand on explore les textes de la tradition juive, on s’aperçoit que la pudeur s’applique aussi aux hommes, car elle désigne plus largement la nécessité permanente de ne pas voir l’autre dans son absolue nudité. Chez chacun de nous, il y a quelque chose d’inaccessible et de ne pas entièrement visible par l’autre. J’interprète donc la pudeur comme une culture de la rencontre de l’autre. Parce qu’il échappe partiellement à ma vision ou à ma préemption, on se met en quête de l’autre. Ainsi, on ne s’égare pas dans une certaine conception orthodoxe de la pudeur ne s’appliquant qu’aux femmes et ne visant qu’à les couvrir ou à les cacher, ce qui revient à enfermer les femmes dans la sphère privée.
Comment conjuguez-vous pudeur et désir ?
Ces deux notions sont intimement liées dans la tradition juive. La pudeur est la condition du désir. C’est précisément parce que l’autre m’est partiellement voilé que naît le désir de mieux le connaître. Ce n’est donc pas un hasard si les textes de la tradition juive contiennent de nombreuses métaphores de l’éros et du désir. Pas uniquement pour désigner les rapports entre un homme et une femme, mais aussi pour définir les relations des hommes au divin. Contrairement au christianisme où les métaphores sont plutôt de type filial, la métaphore normative de rapport au divin est celle du désir et de la rencontre dans la Torah, les Prophètes ou la littérature ésotérique. La rencontre avec le divin est décrite dans les termes de la rencontre érotique et du désir. On observe aussi que l’Humanité présente les traits du féminin face au divin ayant les atours du masculin.
Entre l’exigence absolue de transparence d’un côté et l’obsession de voiler et de couvrir le corps de la femme de l’autre, votre réflexion nous invite donc à nous engager dans une voie intermédiaire…
Oui. On sent bien que dans nos sociétés il existe un éloge de la transparence et de la nudité. Face à ce phénomène, les fondamentalistes religieux ont beau jeu de se présenter comme les défenseurs de la pudeur au nom de la dignité des femmes alors que paradoxalement leur discours sert surtout à éradiquer la présence des femmes de la sphère publique.
Ce livre est paru lorsque la recrudescence des manifestations religieuses d’appel à voiler le corps de la femme ne cessait de croître. Et presque en miroir, on a vu les Femen revendiquer la propriété des femmes sur leur propre corps en l’exhibant systématiquement. Entre ces deux extrêmes, il existe une conception de la pudeur dont les textes de la tradition juive constituent les fondements.
Delphine Horvilleur, En tenue d’Eve, éd. Grasset.
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