Présente au CCLJ pour la présentation de son dernier livre* et à Flagey pour l’agora citoyenne sur la place des religions dans la cité, le rabbin Delphine Horvilleur considère que les religions peuvent contribuer aux grands débats de société, à condition qu’elles ne s’enferment pas dans des revendications particularistes.
Le monde juif religieux mène-t-il une réflexion sur la place de la religion dans la Cité ? Delphine Horvilleur : Quand il s’agit de s’exprimer et de participer aux débats qui agitent la société, le monde religieux juif, et tout particulièrement l’orthodoxie, le fait souvent sous l’angle d’une revendication d’un droit supplémentaire qu’il adresse aux pouvoirs publics. Et cette voie me semble beaucoup moins audible aujourd’hui. Or, on peut prendre le chemin du particularisme pour aboutir à l’universel en se posant la question de savoir de quelle manière nos particularismes, en tant que cheminement vers du partagé, peuvent contribuer aux débats de société. C’est la voie que prônait le rabbin livournais Elie Benamozegh (1823-1900). Pour lui le judaïsme est un moyen de réalisation de l’universel. C’est la raison pour laquelle, je suis convaincue que les religions peuvent apporter quelque chose aux débats de société qui transcendent nos religions respectives. Mais il faut le faire sans s’enfermer dans la défense ultra-conservatrice de nos particularismes. L’exemple à ne pas suivre fut le mariage pour tous. Toutes les religions ont pris part au débat pour s’opposer au mariage des homosexuels. Comme si les religions ne pouvaient que se positionner que contre une mesure du politique.
Cela vaut aussi pour la laïcité ? D.H. : Evidemment. On définit souvent la laïcité par une opposition à la religion, comme s’il existait entre elles une opposition de territoire. Or, la laïcité et la religion peuvent dialoguer. Mon identité religieuse est incroyablement laïque et de la même manière la laïcité se nourrit de nombreux concepts du monde religieux. Voir le religieux dialoguer avec le politique crée un tel malaise qu’on préfère les imaginer uniquement en antagonisme ou en déconnexion.
Il existe néanmoins des précédents historiques qui fondent cette méfiance envers le religieux et ses prétentions cléricales… D.H. : Oui et à juste titre. Paradoxalement, les pouvoirs publics ont tort en théorie de se méfier des religions mais dans la pratique, ils ont raison. Théoriquement tort, car les religions pourraient apporter quelque chose d’intéressant au débat. Et ils ont raison dans la pratique, car bien souvent les voix religieuses ne s’expriment dans le débat qu’en termes de revendications particularistes de droits supplémentaires. C’est très difficile de sortir de ce réflexe.
Avec l’affaire de l’agression à Marseille d’un Juif portant une kippa, a-t-on vu une hostilité envers les Juifs de la part de la société ? D.H. : Non. Tout le contraire. On a assisté à une levée de boucliers sur le mode l’empathie et de la solidarité envers les Juifs, surtout au sein du monde politique. C’est même devenu problématique car il y avait quelque chose de fictionnel dans ce discours « surtout continuez de porter la kippa » : c’est une minorité qui la porte et surtout, depuis de nombreuses années, les Juifs retirent déjà leur kippa quand ils quittent la synagogue ou le domicile. Ils font preuve de vigilance et de discrétion bien avant que cette agression n’ait été commise en janvier 2016. Cela fait longtemps que les Juifs ont changé leurs habitudes.
Côté musulman, a-t-on assisté à des amalgames kippa et voile ? D.H. : Hélas oui. On a vu une résurgence du discours « deux poids, deux mesures » avec l’idée malhonnête selon laquelle l’agression d’une femme voilée n’aurait pas suscité autant d’empathie ni un appel public à continuer de porter le voile. C’est malhonnête car je suis convaincue que si une musulmane voilée était attaquée à la machette ou au couteau, les médias en parleraient immédiatement et les politiques feraient aussi preuve d’empathie. Et c’est normal. Mais le plus important dans cette affaire, c’est aussi de rappeler une chose qui n’est pas politiquement correcte : tous les rites ne se valent pas ! Il faut comprendre le contenu du rite. Comme dans les trois traditions monothéistes, la kippa est un rite exprimant la conscience d’une petitesse et d’humilité de l’homme envers l’au-delà. Or, le voile est une conscience de petitesse de la femme vis-à-vis de l’homme. Ce n’est pas la même chose. Tant que les autorités religieuses ne changent pas leur discours sur ce que représente le voile, ce rite est entaché de misogynie même si certaines femmes investissent le voile d’autre chose. Tant qu’il n’y a pas une réforme intérieure qui est mise en place, il y a comme une contamination de cet objet rituel par une pensée incompatible avec les valeurs de l’universel.
Les questions relatives à l’interdiction de l’abattage rituel doivent-elles conduire le monde religieux juif à accepter le débat ? D.H. : Cette question est essentielle car elle se posera encore et il ne faut pas croire qu’on pourra s’en débarrasser d’un revers de manche en répondant systématiquement que ceux qui la posent sont antisémites. C’est un débat légitime s’il est mené sans malveillance. Or, il est souvent parasité par la malveillance de certains qui en profitent pour s’en prendre aux Juifs d’une manière présentable. Pour autant, les Juifs ne doivent pas refuser le débat. Concernant l’abattage rituel, le débat existe déjà au sein même du monde juif ! Certaines autorités rabbiniques libérales ou conservatrices (massorti) sont favorables à l’étourdissement de la bête dans certaines conditions halakhiques précises. Il faut donc que les Juifs soient capables de mener ce débat avec le monde non-juif pour autant que ce dernier ne soit pas malveillant.
Et pour la circoncision ? D.H. : C’est pareil. Ce débat peut susciter des réflexions très intéressantes sur l’appartenance et la pédagogie de l’ancrage dans la création des identités. Les opposants à la circoncision invoquent souvent l’argument de l’absence de choix de l’enfant. C’est troublant car aujourd’hui les pédagogues et les psychologues s’accordent à dire que si on n’ancre pas un enfant dans une identité, on ne lui permet pas de grandir. Par ailleurs, les parents font en permanence des choix déterminants pour leurs enfants sans leurs demander leur avis. Et on oublie que le principe même de l’éducation, c’est un ancrage à une appartenance qui construit un sujet. Quant à la mutilation que la circoncision infligerait aux enfants, le rabbin Yeshaya Dalsace a réagi de manière humoristique en déclarant qu’il se réjouit qu’on parle de la circoncision en termes de mutilation car il pourra enfin bénéficier d’une carte de mutilé, ce qui lui permettra de s’assoir gratuitement à l’avant dans les transports en commun !
* Delphine Horvilleur, Comment les rabbins font les enfants, éd. Grasset.
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