Dénoncer le boycott des chercheurs israéliens

La motion adoptée le 16 décembre dernier par le Conseil d’Administration de l’Université Pierre et Marie Curie (Paris VI), deman-dant à l’Union européenne de ne pas renouveler son accord-cadre de coopé-ration universitaire avec Israël, constitue un acte supplémentaire de boycott envers Israël, et plus particulièrement à l’encontre de sa communauté acadé-mique. Sollicité à son tour, le CA de Paris VII a quant à lui choisi de repousser une motion analogue et réaffirmé son soutien à la coopération scientifique internationale. Dans un texte qu’il nous a récemment communiqué, Daniel Sibony, célèbre psychanalyste et écrivain, se propose d’analyser les causes de la dérive de Paris VI. Nous en publions de larges extraits. Des scientifiques d’ici militent pour que l’Etat rompe les accords de coopération scientifique avec Israël et en attendant, ils le font voter dans leur Université. Ils ont l’impression de «faire quelque chose». Mais ce qu’ils font est bizarre : on punit des chercheurs dans leur travail de recherche parce qu’ils sont citoyens d’un pays dont on n’aime pas la politique. Parfois, eux-mêmes la désapprouvent, mais tant pis, ils seront punis quand même. Au fond, c’est le principe de la «raison d’Etat», à peine déguisé : dans ce principe, on écrase des individus au nom de l’Etat, et là on veut leur nuire au nom de la haine qu’on a pour leur Etat, et de l’amour pour un autre Etat (l’Etat palestinien naissant). Leur nuire, c’est-à-dire les coincer dans leur travail personnel, leur goût de chercheurs, leur amour du savoir, leur désir de le partager (coopération, voyages…) et ce, au nom de leur carte d’identité. (…) On punit des individus au nom de la haine qu’on a pour leur emblème national porté par d’autres individus -les «décideurs»- mais qu’on ne peut pas atteindre. Dans la meilleure hypothèse, cette militance pour le boycott des «cerveaux» -pour leur exclusion, leur appauvrissement voulu- signifie que dans la guerre entre l’Etat hébreu et l’Etat palestinien naissant, on prend parti pour ce dernier, on s’enrôle sous son emblème; pourquoi pas? Mais voilà que cela mène à frapper des individus, dans leur statut d’individus; c’est ce que font les terroristes. C’est la même logique, elle n’est pas sans lâcheté : comme on ne peut pas atteindre l’Etat, on frappe des citoyens. (…) Ils [Ces militants du boycott] n’ont aucun prix à payer, ils peuvent même recueillir un peu de gloire. Surtout s’ils sont juifs, ce qui est fréquent : quelle «liberté», de pouvoir prendre part à une petite chasse au Juif (des profs virés ou des chercheurs molestés) alors qu’on fait partie d’un peuple qui a souffert de ces pratiques… Quel amour de la «vérité», quelle «distance»… Mais la «liberté» qu’on affiche cache une capture mortifiée. En échange de l’allégeance à son origine, on fait allégeance aux ennemis de son origine. L’esprit totalitaire de ce boycott des «cerveaux» s’éclaire aussi autrement. Chacun sait que la science n’est pas coupée du social où elle se produit et donc des conditions politiques, économiques, qui encadrent le social. Elle n’est donc pas neutre, elle y subit toutes sortes d’influences, en bien et en mal. Et voilà que des braves gens décident : dorénavant, elle ne subira que de bonnes influences; elle sera bien influencée ou elle ne sera pas. (…) [L’]action pour ce boycott n’aura pas beaucoup d’effet sur la réalité. Elle produira juste un peu plus de souffrance, comme le terrorisme, qui n’a rien changé à la réalité, juste du sang et des larmes en plus, même pas de quoi satisfaire des haines tenaces. Il n’a rien changé à la lutte qui se mène là-bas entre deux types de mémoire. (…) C’est peut-être là la signature des actes inspirés par la haine : ils n’arrangent rien, ils rendent seulement plus dures les souffrances déjà présentes et maintiennent les victimes dans leur état. Cette façon d’agir vise non pas à diminuer la souffrance des uns mais à augmenter celle des autres; comme si le seul problème était que la souffrance soit bien répartie. C’est l’aspect sadique de certaines actions pour le «bien». Quand on fait n’importe quoi parce qu’on ne trouve rien d’autre à faire, c’est l’acte de «faire quelque chose» qui est dévalorisé.

NDLR : Une version modifiée de ce texte a été publiée dans Le Figaro du 26 décembre 2002.

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