Déportation des Juifs : Les excuses de l’Etat belge

Les faits. Le 9 septembre 2012, à l’occasion du 56e pèlerinage de Malines, le Premier ministre belge Elio Di Rupo présentait ses excuses à la communauté juive au nom de l’Etat belge pour sa responsabilité dans la déportation des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Une semaine plus tôt, Freddy Thielemans, bourgmestre de la Ville de Bruxelles, reconnaissait lui aussi la responsabilité des autorités communales, à l’occasion du 70e anniversaire de la rafle des Juifs de Bruxelles perpétrée dans la nuit du 3 au 4 septembre 1942. Avant eux, le président français Jacques Chirac et plus récemment François Hollande faisaient aveu de la responsabilité des plus hautes instances du pays dans les heures les plus sombres de l’histoire. Spécialistes de la question et analystes réagissent à ces discours tant attendus et pourtant si tardifs.

Le président du Comité de coordination des organisations juives de Belgique (CCOJB), Maurice Sosnowski, considère avoir vécu un moishistorique,«après les excuses répétées de Patrick Janssens à Anvers, le superbe discours de Freddy Thielemans à Bruxelles, suivi du Premier ministre Elio Di Rupo à Malines. Les bourgmestres et le Premier ministre, au nom de l’Etat, ont ainsi signifié de façon très claire que les administrations de l’époque avaient eu tort de suivre les ordonnances allemandes. Elio Di Rupo a tenu des mots très forts en parlant de “tache indélébile”, de “faute criminelle” et de “responsabilité ineffaçable” dans la déportation des Juifs de Belgique ». Des excuses de l’Etat belge qui arrivent trop tard ?« Il n’est jamais trop tard », affirme Maurice Sosnowski. « Même 70 ans après, il est important qu’il y ait cet examen de conscience. La communauté juive était demandeuse et je l’ai sentie extrêmement soulagée. Tant que certains témoins sont présents, ces excuses prennent tout leur sens. Elio Di Rupo est allé plus loin que son prédécesseur en donnant à la présidente du Sénat l’injonction d’examiner au plus vite le rapport du CEGES. Un rapport rédigé il y a cinq ans et qui n’a jamais connu de suite, sans que l’on sache pourquoi. Mais je suis confiant et convaincu que les paroles du Premier ministre ne resteront pas lettre morte. Il est essentiel de pouvoir analyser enfin ce qui s’est passé ».

Micha Eisenstorg est le président de l’Union des déportés.« Cette année, la cérémonie revêtait un caractère exceptionnel avec la commémoration du 70 eanniversaire des premières déportations au départde la caserne Dossin », relève-t-il. « Une commémoration rehaussée par la présence de S.A.R. le Prince Philippe. Lorsqu’est arrivé enfin le moment tant attendu, le discours du Premier ministre, la tension étaitpalpable, allait-on enfin entendre cette reconnaissance de responsabilité de la part des responsables politiques de notre pays ? Des excuses avaient été présentées à différentes occasions, mais jamais la responsabilité des autorités en place n’avait été mise en cause ». Micha Eisenstorg cite un extrait du discours d’Elio Di Rupo :« Cette faute criminelle restera une tache indélébile dans l’histoire de notre pays. Une tache moralement imprescriptible, une responsabilité ineffaçable. Je ferai tout ce que je peux pour que jamais elle ne tombe dans l’oubli ». (…) « Je veux, dès maintenant, sur la base des informations avérées que nous possédons, exprimer les regrets et la honte que cette collaboration nous inspire. En tant que Premier ministre du Gouvernementbelge, je présente les excuses de la Belgique à la communauté juive, même si les comportements de l’époque sontinexcusables », avant de relever :« Le Premier ministre a eu le courage de faire entendre la voix de la raison, au-delà de toute considération politique. Nous lui en sommes particulièrement reconnaissants. C’est cela que nous attendions de la part d’un Premier ministre belge, reconnaitre le mal qui a été fait à la communauté juive de Belgique en pratiquant la politique du moindre mal vis-à-vis de l’occupant. Nous avons également pris note avec satisfaction de la volonté de créer une commission d’enquête sénatoriale que nous réclamons depuis les conclusions du rapport du CEGES en 2007, et serons évidemment attentifs à ce qu’elle soit mise en place ». Il conclut : « Certes, cette commission d’enquête ne pourra cicatriser entièrement le mal qui a été fait, mais le fait que la reconnaissance de la complicité et la passivité d’une partie de l’administration soit mise à l’étude permettra de réduire le fossé d’incompréhension devant l’indifférence qui a prévalu pendant de nombreuses années vis-à-vis des victimes juives de la guerrePuisse l’Eglise de Belgique faire un jour également ce travail de repentance sur son silence et la non-assistance officielle à une population en détresse ».

Avocat de la cause des déportés en France, connu avec sa femme Beate comme « chasseurs de nazis », pour avoir emmené devant les tribunaux Klaus Barbie et avoir joué un rôle fondamental dans le procès Papon, Serge Klarsfeld estime qu’« il n’est jamais trop tard pour reconnaître que tel ou tel évènement a eu réellement lieu et pour en tirer la signification qui s’impose.En général, quand il s’agit d’un évènement glorieux ou lumineux, le délai est rapide; quand il est triste ou sordide, cela prend beaucoup plus de temps. Le Premier ministre belge a eu le courage et la lucidité d’aligner son pays sur la France où deux présidents de la République, l’un de centre droit (Chirac) l’autre de centre gauche (Hollande), ont inscrit avec force la complicité de la France dans la Shoah perpétrée par l’Allemagne hitlérienne. Elio Di Rupo a trouvé des mots très durs pour condamner la complicité de la Belgique et pour présenter ses excuses à la communauté juive; trop durs peut-être, parce qu’en France, il y avait en 1942 un Etat Français solide et un territoire où il n’y avait pas d’Allemands -la zone libre- et d’où 10.000 Juifs considérés comme apatrides (et dont beaucoup étaient réfugiés de Belgique) ont été livrés à la Gestapo, tandis que le Gouvernement belge était à Londres et que le régime d’occupation en Belgique et dans le Nord de la France était bien plus rigoureux qu’en France ».

Chantal Kesteloot est historienne au Centre d’Etudes et de Documentation Guerre et Sociétés contemporaines (CEGES). Elle revient sur les déclarations du Premier ministre :« Dimanche 9 septembre, le Premier ministre Elio Di Rupo a présenté les excuses officielles de la Belgique, reconnaissant clairement la responsabilité des autorités belges dans la persécution des Juifs. Si elles viennent après celles d’un autre Premier ministre, Guy Verhofstadt, elles sont les premières à être prononcées après la publication du rapport La Belgique docile” réalisé par le CEGES. Pour la première fois y a été mise à plat la véritable responsabilité des autorités belges : durant la guerre et ensuite. “La Belgique docile” démontrait qu’une marge de manœuvre était possible et que les autorités de guerre n’ont pas agi de façon à protéger ceux qui étaient les plus exposés aux persécutions. Or, c’est toujours à l’aune de la protection qu’elle assure aux plus faibles que l’on juge une démocratie. Les termes de Di Rupo -“Une faute criminelle, une responsabilité ineffaçable”- sont on ne peut plus clairs. Est-ce à dire que l’on peut tourner la page ? Pour l’historien, mais aussi pour le citoyen, le passé fait partie intégrante des enjeux démocratiques actuels. Au-delà de l’idée de “leçons”, il y a une prise de responsabilités à assumer et l’on attend le débat et l’adoption d’une résolution au Sénat. Mais il est aussi essentiel que la connaissance des faits soit assurée. Si les recherches se sont multipliées sur cette question, tous les aspects n’en sont pas encore connus : il ne s’agit pas seulement de quelques zones d’ombre, mais aussi de stratégies de sauvetage menées, y compris au sein des administrations locales. Pour certaines villes -Charleroi en est le plus bel exemple-, l’essentiel reste à écrire. En matière d’excuses, les bourgmestres de Liège d’abord, d’Anvers ensuite et enfin de Bruxelles ont, eux aussi, présenté leurs excuses. Les gestes politiques sont essentiels, l’écriture de l’histoire et la mise à disposition des résultats des recherches le sont tout autant ».

Dix ans après les premières excuses du Premier ministre Guy Verhofstadt, Eric Rutayisire, président de l’association IBUKA Mémoire & Justice, salue l’action de l’Etat belge, par la voix de son Premier ministre Elio Di Rupo.« Comme on dit, mieux vaut tard que jamais et il faut assumer l’exigence de vérité. Cependant, l’association IBUKA espère comme demandé par le Premier, que le Sénat aille plus loin en débattant dès que possible d’une “proposition de résolution à propos de la responsabilité de l’Etat belge”. Il y a quelques années, lors de la présentation des excuses de l’Etat belge pour le Génocide commis au Rwanda contre les Tutsi, ainsi qu’après la mission parlementaire sur ce même génocide, il avait été dit que le rapport devait servir de “mémoire” pour les générations futures et que des leçons devaient en être tirées pour la démocratie; mais que fait-on aujourd’hui contre les négationnistes du génocide contre les Tutsi ou des Arméniens ? Que fait-on contre les actions antisémites de plus en plus souvent perpétrées par des nostalgiques du 3eReich ? ». Pour l’association IBUKA,« quelquesexcuses et autres vœux pieux genre “Plus jamais ça !” ne suffisent pas. Il s’agitau contraire d’étudier les défenses morales et administratives qui n’ont pas fonctionné et le cas échéant, quelles réformes il importe de décider afin d’en prévenir la possible répétition. Car c’est la lutte contre la haine, l’intolérance, le racisme, la xénophobie, le fanatisme, et tout ce qui conduit à cela, qu’il faut mener ».

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