Juin 1967 est une date charnière dans l’histoire juive contemporaine. L’angoisse causée par l’aggravation de la situation au Proche-Orient et la menace de destruction d’Israël ont entraîné une mobilisation spontanée et massive dans les communautés juives d’Occident.
Nul mieux que Raymond Aron n’a su traduire ce sentiment terrible qu’ont éprouvé les Juifs de diaspora dans les jours qui ont précédé le déclenchement de la guerre des Six Jours. Cet intellectuel français, Juif assimilé et non sioniste, a ainsi écrit le 4 juin 1967 : « Si les grandes puissances laissent détruire le petit Etat d’Israël qui n’est pas le mien, ce crime modeste à l’échelle du monde m’enlèverait la force de vivre ».
Cette angoisse juive qu’exprime Raymond Aron constitue en réalité le cœur du lien indéfectible qui relie les Juifs de diaspora à Israël. D’autres évoquent à juste titre un lien viscéral. C’est ce qu’illustre parfaitement le témoignage de la philosophe française Elisabeth de Fontenay : « La guerre des Six Jours a tout changé, car la panique que j’ai ressentie devant la possibilité d’un nouvel anéantissement a été un moment fondateur. Avec la plupart des Juifs, y compris quelques militants antisionistes, je me suis découvert un attachement viscéral à l’existence d’Israël ».
Face à la passion antisioniste qui s’est diffusée dans le monde occidental, l’angoisse des Juifs n’a cessé de croître. Lorsqu’ils voient des non-Juifs se braquer obstinément sur la notion très problématique de « peuple élu » pour attribuer aux Juifs un sentiment de supériorité et une volonté de domination, il devient difficile de vaincre cette angoisse. Loin d’être apaisée, elle augmente davantage lorsque des intellectuels ou des responsables politiques et associatifs assimilent Israël à l’Allemagne nazie ou à l’Afrique du Sud de l’apartheid. Heurtés par ces comparaisons abjectes, les Juifs entendent alors marquer leur solidarité à Israël et démasquer toute trace d’antisémitisme derrière des propos ou des attitudes antisionistes. Ils ont le sentiment qu’Israël est érigé en Juif des nations voué à subir ce qu’ils ont subi par le passé. Comme si tout pouvait recommencer.
Les Juifs sont pleinement conscients que nombre de non-Juifs ne comprennent pas cette angoisse et ce lien viscéral à Israël qu’ils considèrent souvent comme une hypersensibilité déplacée ou comme une marque d’allégeance à un Etat étranger. C’est ainsi que certains laissent clairement entendre que les Juifs ne sont pas tout à fait belges ou français, qu’ils forment un groupe à part défendant les intérêts d’un Etat étranger.
Il est vrai que l’attachement des Juifs à Israël, aussi atypique soit-il, peut paraître compliqué ou trop complexe pour ceux qui connaissent mal le monde juif et son histoire. Il faut alors leur dire ou leur rappeler que cet attachement n’enlève en rien aux Juifs leur appartenance à leur pays, que ce soit la Belgique ou la France. Dans son discours de remise du titre de docteur honoris causa de l’Université hébraïque de Jérusalem en 1972, Raymond Aron avait formidablement défini les contours de cet attachement juif diasporique à Israël : « Français, j’avoue que, dans certaines circonstances, j’éprouve à l’égard d’Israël une dilection particulière. Le patriotisme ne doit être ni exclusif ni totalitaire. Une adhésion nationale n’exclut pas, avec d’autres nations ou d’autres peuples, des affinités traditionnelles ou électives ».
C’est ainsi que nous ressentons les choses, quelles que soient les critiques que nous pouvons adresser à Israël en ce que concerne la politique d’occupation et de colonisation que ses gouvernements mènent dans les territoires palestiniens. Notre attachement viscéral à Israël est beaucoup plus qu’émotionnel ; il est d’ordre existentiel. Ce qui importe, c’est qu’Israël soit.
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