Christian Ingrao a retracé le destin d’intellectuels allemands ayant théorisé, organisé et commis le génocide des Juifs. David Cesarani a, lui, consacré une biographie magistrale à Adolf Eichmann, dont on commémore le 50e anniversaire du procès. Dans leurs travaux respectifs, ces deux historiens se sont interrogés sur ce qui peut conduire des hommes éduqués et ordinaires à devenir des meurtriers de masse.
Comment des intellectuels peuvent-ils en arriver à planifier le génocide des Juifs ?
Christian Ingrao : Les hommes dont on parle sont tous nés entre 1905 et 1910. Ils vont intérioriser pendant la Première Guerre mondiale un discours d’angoisse apocalyptique que le nazisme va prendre en charge et transmuter en utopie. Le nazisme fonctionne donc comme un système de désangoissement. C’est ce qui explique qu’ils vont y adhérer de toute leur âme et de tout leur corps. Dans ce système, les événements internationaux et notamment la Seconde Guerre mondiale vont être vus comme un immense combat racial qui ne peut s’achever que par l’extermination de l’un ou l’autre des deux protagonistes. Le génocide est un acte défensif censé les prémunir de l’extermination de ce qu’ils appellent la race germanique.
Leur bagage académique n’est-il pas un obstacle à leur adhésion au nazisme ?
Ch. Ingrao : Pas du tout. Pour ces intellectuels SS, les années universitaires sont le temps d’une socialisation politique et d’une formation intellectuelle souvent brillante. A travers un processus de politisation des savoirs, ils vont être amenés à se considérer tout à la fois comme des experts au service de la SS et comme des théoriciens inscrivant la réalité du dogme dans les avancées disciplinaires. Experts militants, scientifiques engagés, ces intellectuels trouvent dans la SS, et plus particulièrement dans le SD (service de sécurité de la SS), une institution qui leur permet d’allier rigueur scientifique et exigence du militantisme nazi élitaire qu’elle incarne précisément.
Ces intellectuels SS sont-ils des hommes ordinaires ?
Ch. Ingrao : Ce ne sont pas des hommes ordinaires en raison de leur bagage académique et intellectuel. Pour le reste, ils sont ordinaires dans la mesure où ils disposent du même arsenal mental et moral que la population occidentale dans son ensemble. Pour ces intellectuels SS, l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale en 1939 marque la fin de « l’apparent silence des armes » de 1918. Ils partent en Osteinsatz(intervention à l’Est) au sein d’unités chargées de maintenir la sécurité des territoires conquis par la Wehrmacht. La guerre contre les ennemis de l’Allemagne peut reprendre, et elle se poursuivra par l’extermination des Juifs.
Eichmann, dont vous avez écrit la biographie, est-il un homme « ordinaire », lui le spécialiste de l’extermination de masse ?
D. Cesarani : Eichmann peut apparaître comme un homme ordinaire, mais il possède des compétences en gestion ainsi qu’un savoir-faire en logistique qui font de lui l’homme idéal pour ce travail. Je ne pense pas qu’il soit un spécialiste des crimes de masse. Il est surtout un expert en logistique. Et la logistique est cruciale pour l’accomplissement du génocide. C’est la raison pour laquelle Eichmann devient un acteur central. Avant 1939, il ne songe pas à tuer les Juifs. Jusqu’à ce moment-là, il agit comme expert de leur émigration d’Allemagne. Il est devenu ensuite un génocidaire, mais pas de la même manière que les SS responsables des massacres et des tueries de masse en Europe orientale. Il n’a jamais été associé aux Einsatzgruppen. En revanche, il possède une expérience et un savoir-faire qui font de lui le spécialiste et le grand ordonnateur d’une énorme machine de destruction des Juifs d’Europe. Une fois que l’élite nazie décide d’exterminer la population juive d’Europe, et dès que le RSHA (Office central de sécurité du Reich) doit mettre en œuvre ce projet, la section IVb4 des affaires juives du RSHA dirigée par Eichmann est amenée à jouer un rôle crucial.
Peut-on ranger Adolf Eichmann dans la même catégorie que ces intellectuels SS qui apparaissent également comme des experts au service du nazisme ?
Ch. Ingrao : Eichmann n’a peut-être pas le même niveau académique que ces intellectuels SS, mais il a le même niveau comportemental. On ne lui a pas confié les mêmes missions, et il ne possède pas le même savoir-faire. Eichmann se consacre plus à la logistique, et non pas à la construction dogmatique. Son expérience génocidaire n’est pas la même. Le génocide qu’il commet se fait de loin : il est fait de trains, de camions, de chambres à gaz, et non pas de femmes et d’enfants hurlant devant une fosse. Sur les 80 intellectuels SS que j’ai étudiés, une grande majorité d’entre eux sont confrontés de près aux tueries des Juifs sur le front de l’Est.
D. Cesarani : Il fait partie de la même génération (il est né en 1906), mais ce n’est pas un universitaire. La différence fondamentale entre Eichmann et ces intellectuels SS réside précisément dans leur niveau d’éducation. Toutefois, cela n’a pas empêché Eichmann d’atteindre un poste élevé dans la hiérarchie de la SD-SS. Il envisage les problèmes qu’on lui soumet de manière rationnelle et impitoyable. Et à l’instar des intellectuels SS, Eichmann adhère pleinement au nazisme. Il est animé par la conviction qu’il faut éliminer les Juifs. Mais contrairement à ces intellectuels, il n’exerce aucune influence sur les politiques à mener. Son rôle se limite à mettre en œuvre des décisions politiques que d’autres ont prises. Eichmann est donc un tacticien hors pair, mais absolument pas un stratège.
Ces intellectuels SS vont-ils jusqu’au bout de la spirale génocidaire ?
Ch. Ingrao : Oui. Ils dirigent les tueries, et certains vont jusqu’à la confrontation corporelle avec le génocide. Pour eux, la Russie est une terre de sous-humanité dominée par les Juifs. La guerre qu’ils mènent sur le front de l’Est est bel et bien une « grande guerre raciale », faite à un adversaire (le Juif) animalisé. Ils doivent exterminer les Juifs, ils en sont convaincus. En revanche, ils sont vite confrontés à la question de la transgressivité du génocide. Bien qu’ils soient armés d’une idéologie pour passer à l’acte, ils ne peuvent s’empêcher de prendre conscience à un moment ou un autre qu’ils tuent des êtres humains. Et quand ils tuent, ils se voient mourir aussi. S’ils réussissent à mettre en place des stratégies d’accoutumance pour leurs hommes au meurtre des femmes, celui des enfants reste une transgression. Les tueurs sont traumatisés par leur besogne, et il faut gérer des dépressions nerveuses, de l’alcoolisme et des tentatives de suicide. S’ils acceptent sans difficulté la nécessité du génocide des Juifs et s’adaptent à la violence extrême des tueries, les intellectuels SS ne cachent pas leur répulsion devant le génocide, de même qu’ils prétextent le moindre motif pour se faire muter ou pour prolonger leur permission en Allemagne.
Le concept de « banalité du mal » forgé par Hannah Arendt a-t-il été opérationnel pour vos travaux ?
Ch. Ingrao : Non. Ce concept est inapplicable, quoi qu’il en soit et où que ce soit. Quand elle essaye de l’appliquer à Eichmann, Hannah Arendt ne fait que suivre la ligne de défense de l’accusé. Le concept de « banalité du mal » ne permet pas d’expliquer ce qui s’est réellement passé. Elle ne voit pas -et elle n’est pas la seule- la double casquette d’Adolf Eichmann, à la fois grand ordonnateur des déportations des populations juives d’Europe, et surtout grand ordonnateur entre 1939 et 1941 de la politique de germanisation mise en place par le IIIe Reich en voie d’expansion impériale. Germanisation qui apparaît comme la politique utopique par essence. Quelles sont les motivations d’Eichmann ? Il fait tuer les Juifs pour faire advenir l’utopie nazie, c’est-à-dire le grand Reich millénaire. Ce répertoire de légitimation du génocide des Juifs chez Eichmann est ce qu’il a précisément essayé de cacher jusqu’au bout. Il essaye de faire croire à ses juges qu’il n’a fait qu’exécuter les ordres. Le croire, c’est lui enlever toute capacité d’initiative. Or, des historiens comme Götz Aly montrent bien que des gens bien moins haut placés qu’Eichmann prennent des initiatives et contribuent de façon décisive à la radicalisation des politiques antisémites.
D. Cesarani : Arendt associe le génocide au totalitarisme. Dans Les origines du totalitarisme, elle considère que dans un régime totalitaire, les hommes ne peuvent distinguer le bien du mal. Et dans son Eichmann à Jérusalem, Arendt s’efforce de montrer que ce criminel nazi est représentatif de ce système totalitaire dans lequel chaque individu n’est qu’un rouage aveugle, sans passion ni morale, exécutant les ordres que l’autorité lui donne. Or, l’Histoire nous enseigne que des Etats démocratiques peuvent commettre des meurtres de masse et des épurations ethniques. La plupart des massacres de masse de la période coloniale sont commis pour le compte d’Etats plus ou moins démocratiques. Nous ne devons pas oublier l’expérience française en Algérie, lorsqu’on prétend qu’une démocratie ne viole pas les droits de l’homme, ne torture pas et ne commet pas de massacres à grande échelle.
Historien français, Christian Ingrao dirige l’Institut d’histoire du temps
présent à Paris. Spécialiste du nazisme et du phénomène guerrier, il enseigne également à Sciences-Po. En 2010, il a publié Croire et détruire, les intellectuels dans la machine de guerre SS(Fayard).
Historien britannique, David Cesarani enseigne à l’Université de Londres (Royal Holloway). Spécialiste de l’histoire juive contemporaine, il s’est particulièrement intéressé aux Juifs de Grande-Bretagne. Il a également consacré de nombreux travaux à la Shoah et vient de publier une biographie d’Adolf Eichmann (Tallandier).
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