Fondée en 2004, Breaking the Silence (Briser le silence) est une association de soldats israéliens ayant effectué leur service militaire en Cisjordanie. Jusqu’au 17 décembre 2011, une exposition présente aux Halles de Schaerbeek une centaine de photos prises par ces soldats durant leurs missions dans la zone de Hébron. Ils témoignent de ce qu’ils ont vu et de ce qu’ils ont fait.
Au départ, quelques soldats, pour la plupart appartenant à la brigade d’infanterie Nahal déployée en Cisjordanie, ont commencé par transcrire leur expérience quotidienne dans des carnets personnels. Ensuite, ils se sont regroupés pour former Breaking the Silence et collecter les témoignages d’autres soldats ayant servi dans les Territoires occupés. Dans les archives de l’association, on peut consulter 2.500 heures d’interviews et des milliers de photos.
L’idée d’organiser une exposition de photos prises par les soldats est née lorsque Miki Kratsman, photographe au quotidien Haaretz, découvre ces clichés. Il les encourage à poursuivre leur travail, car il y voit un message fort à porter à l’opinion publique israélienne. « C’est ainsi qu’est née l’idée d’emmener Hébron à Tel-Aviv », précise Simha Levental, membre de Breaking the Silence accompagnant l’exposition à Bruxelles.
Elle retrace l’itinéraire que suit tout soldat israélien qui passe par Hébron. « Au départ, j’étais enthousiaste à l’idée de servir mon pays. Bien que je ne fusse pas favorable à l’occupation, j’avais le sentiment profondément ancré en moi que je participais à la défense d’Israël », se souvient Simcha Levental. En allant dans les Territoires occupés et dans les colonies, il comprend très vite que d’autres valeurs et d’autres règles s’imposent à lui. En voyant pour la première fois les graffitis haineux et racistes dessinés par les colons sur les murs et les portes des maisons palestiniennes de Hébron, il se dit que les normes en vigueur à Hébron ne sont pas celles qu’on lui a inculquées en Israël. « Il n’existe pas de manuel militaire dans lequel on nous indique qu’il faut bander les yeux et mettre à genoux pendant des heures des Palestiniens lors d’un couvre-feu. Ce sont des pratiques auxquelles nous nous livrons presque automatiquement. Il ne faut jamais oublier que les soldats sont jeunes et que du jour au lendemain, ils détiennent tous les pouvoirs et ils font la loi. Si un Palestinien passait devant moi en fumant et que cela me dérangeait, je pouvais l’arrêter et le menotter parce que je le voulais », confie-t-il.
Un « sheriff » à Hébron
C’est précisément cette inversion totale des valeurs sur laquelle l’exposition insiste. Et ces photographies prises par les soldats dans l’exercice de leurs missions constituent une source d’informations précieuses : elles permettent de comprendre d’une part, comment fonctionne l’occupation militaire d’une localité palestinienne et d’autre part, comment les soldats vivent et perçoivent ce processus d’occupation. « Nous arrivons dans cette ville que nous ne connaissons pas alors que nous avons à peine 18 ou 19 ans », explique Avihaï Stollar, sergent artificier dans le bataillon Lavi de 2001 à 2003 et aujourd’hui coordinateur des recherches au sein de Breaking the Silence. « Je viens de Haïfa, je n’avais jamais mis un pied en Cisjordanie et on m’envoie sans aucune préparation particulière dans cette ville palestinienne en me répétant sans cesse une chose : il faut montrer aux Palestiniens qu’il y a un nouveau « sheriff » à Hébron. On donne à des jeunes de 18 à 21 ans un pouvoir immense et on leur fait porter une responsabilité énorme. La tâche qu’on nous confie en réalité n’est pas militaire, c’est une besogne de police. On passe notre temps à contrôler des gens alors qu’on nous a formés pour devenir des combattants d’une armée régulière ».
« L’armée vous laissait prendre toutes ces photos décrivant cette sinistre réalité ? », demande un groupe de visiteurs devant une photo où des soldats israéliens posent en rigolant à côté de Palestiniens à genoux les bandés et les bras menottés. La réponse de Simha Levental fuse : « On ne nous a jamais empêchés de prendre des photos ». Ce qui ne signifie pas que les relations avec la hiérarchie militaire soient simples. « Des généraux de Tsahal et le commandant en chef de la zone de Hébron sont venus voir l’exposition à Tel-Aviv. Nous avons eu une discussion avec eux. Nos photos et nos témoignages les mettent mal à l’aise, car ils sont convaincus qu’on peut occuper Hébron de manière libérale. Mais notre expérience sur le terrain démontre que c’est impossible ».
Amour-haine avec l’armée
Leurs relations avec les autorités militaires sont en réalité placées sous le signe de l’amour-haine. « L’armée n’a jamais cherché à nous discréditer complètement et elle a même fait appel à nous pour témoigner devant des officiers et des soldats. Nous avons toujours accepté, car il est important qu’ils apprennent à ne pas déshumaniser ce conflit et qu’ils comprennent que les normes et les valeurs qu’on inculque en Israël sont complètement bafouées en Cisjordanie », fait remarquer Simha Levental.
Mais depuis l’opération Plomb durci (2008-2009) à Gaza, les rapports entre Breaking the Silence et l’armée se sont détériorés. A travers les nombreux témoignages des soldats qu’ils ont récoltés, les membres de Breaking the Silence ont pu constater que les règles d’engagement se sont radicalisées : les soldats ont reçu l’ordre de tirer sans hésiter, ce qui a été confirmé ensuite par le nombre considérable de balles utilisées. « Quand on a dévoilé cela au public, l’armée s’est braquée contre nous et elle a commencé à nous désigner comme une cible à abattre. Ainsi, ils ont dit aux journalistes que s’ils nous interviewaient, ils ne leur accorderaient plus le moindre entretien et ne leur donneraient plus d’informations. Depuis 2009, ce n’est plus l’amour, c’est la haine », assure Simha Levental.
Pourtant, le propos de cette exposition n’est pas de stigmatiser ni de diaboliser les soldats israéliens en les faisant passer pour des monstres. « Nous voulons simplement montrer que dans ces conditions extrêmes d’occupation, il n’y a pas d’autres manières de remplir ses obligations militaires. Quand on ordonne à un jeune soldat de faire quelque chose que la société israélienne civilisée réprouve moralement, il est extrêmement difficile pour lui d’expliquer ensuite que tous les abus commis envers les Palestiniens sont des exceptions. Les humiliations, les destructions de maisons et les pillages que les soldats israéliens ont commis à Hébron sont des situations anormales qui deviennent la norme. Comme tout cela se fait au nom de la sécurité d’Israël, tout devient vague et confus dans l’esprit de ce jeune soldat israélien », insiste Avihaï Stollar.
Contradictions ambulantes
Beaucoup de soldats israéliens n’approuvent pas l’occupation et ne portent pas les colons dans leur cœur. « Au bout du compte ,ce que nous faisons n’est pas mieux que ces extrémistes religieux. Très vite, nous devenons de véritables contradictions ambulantes : nous avons été éduqués dans un idéal de justice, de liberté et d’égalité. Mais en exécutant les ordres qu’on nous donne, on est en train de réaliser les rêves de Kahana et ses disciples », admet amèrement Simha Levental. C’est cette contradiction insupportable qui les a conduits à briser le silence en exposant leurs photos choquantes à Tel-Aviv il y a quelques années. « Ceux qui nous ont envoyé à Hébron doivent savoir ce qui s’y passe quotidiennement et aussi ce que leurs enfants ou leurs proches y font », justifie Simha Levental.
Tant Avihaï Stollar que Simha Levental se montrent malgré tout optimistes. Quand Breaking the Silence a diffusé ces photos en Israël, elles ont suscité de nombreuses réactions d’indignation. Ce qui montre bien le fossé énorme qui s’est creusé entre ce que les soldats voient et ce que la société ignore. « Si les Israéliens sont encore à ce point choqués de voir des soldats israéliens prendre en photo des Palestiniens dans des situations dégradantes et humiliantes, cela signifie clairement que la société israélienne fonctionne encore selon des critères moraux qui lui permettront d’en finir avec l’occupation », admet Avihaï Stollar.
Briser le silence. Jusqu’au 17 décembre 2011 aux Halles de Schaerbeek, rue Royale-Sainte-Marie 22a, 1030 Bruxelles. En étroite collaboration avec Simone Bitton, l’UPJB et Dor Hashalom. Infos 02/218.21.07 ou www.halles.be
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