Une mémoire enfouie, celle des survivants, et un silence assourdissant qui les a longtemps empêchés de vivre. C’est l’histoire de Pauline, 13 ans en 1994, en plein génocide des Tutsi. « Tu leur diras que tu es hutue » est le précieuxconseil que lui avait donné sa mère, à laquelle elle rend aujourd’hui ce vibrant hommage. Elle viendra nous l’expliquer le 29 avril au CCLJ.
C’est dans une lumière intimiste, entre les murs de la magnifique exposition « 6 milliards d’Autres », qui vient de se voir prolonger jusqu’en juin 2011 à Tour & Taxis, que Pauline Kayitare a choisi de raconter son histoire aux journalistes. L’histoire d’une jeune Tutsi de 13 ans, obligée de se faire passer pour Hutu pour survivre, et contrainte d’assister impuissante à l’assassinat des siens, avant de parvenir à quitter le pays.
Son physique peu identifiable et son mensonge la sauveront au Rwanda, comme ils le feront quelques années plus tard en France, lorsqu’elle demandera l’identité française. La seule possible pour rentrer au pays et enterrer sa famille dans la dignité.
Grâce à Colette Braeckman, spécialiste de l’Afrique des Grands Lacs qui signe la préface de son livre Tu leur diras que tu es hutue (GRIP – André Versaille éditeur), Pauline a rencontré Patrick May, journaliste, amoureux de l’Afrique lui aussi. Déjà coauteur du livre de Yolande Mukagasana La Mort ne veut pas de moi (Robert Laffont, 1999), ce dernier aidera la jeune femme à exprimer sa douleur et à la traduire en mots. Il réunira même ses dernières forces dans cet ouvrage, décédant d’un cancer peu de temps avant sa publication.
« Au Printemps 1994, j’ai appris par mes parents que l’avion du président Habyarimana avait été abattu à Kigali. Très vite, les souvenirs de 59 et de 73 nous ont fait craindre le pire… », confie Pauline. « J’ai écouté ma mère qui m’avait recommandé de dire que j’étais hutu, et c’est ce qui m’a sauvée. Elle n’a malheureusement pas survécu, mes cinq frères et sœurs non plus. Nous en avons eu la certitude en 2002, après voir retrouvé leurs corps ».
Raconter pour pouvoir avancer ? « C’était une nécessité. Après toutes ces années, il y a eu le “retour du reflet” », explique Pauline. « Patrick May m’a aidée à m’approprier mon identité, à assumer mon histoire. Aujourd’hui, je n’ai pas de haine contre les génocidaires, même si je ne comprends toujours pas ce qui s’est passé dans la tête de ces gens avec qui nous avions tout partagé. Mon seul but est que cela ne se reproduise pas ».
Chercheur au GRIP, lui aussi d’origine tutsi, Pamphile Sebahara revient sur les motifs qui justifient de parler, 17 ans après : « Il y a un passé qui ne passe pas, et l’assumer est essentiel pour construire l’avenir. Comment arrive-t-on à redonner un sens à la vie après avoir vécu de tels traumatismes ? Témoigner sert de thérapie individuelle, en permettant de positiver sa situation de survivant. C’est aussi un hommage aux disparus, comme le montre le titre de ce livre. Et le témoignage a enfin une valeur sur le plan social, c’est toute une société qui a vécu le traumatisme, c’est tout un tissu social qui a été détruit et doit être reconstruit. Le témoignage est donc aussi facteur de thérapie collective : donnons-nous les moyens de ne plus tomber dans ces extrêmes, et de lutter contre le négationnisme puisque celui-ci fait partie intégrante du projet de génocide. La Justice aussi a besoin des témoins ».
Colette Braeckman relève la particularité du témoignage de Pauline Kayitare : « Dans toute tragédie, il y a un après. En trois mois, un million de personnes ont été emportées par la haine. Que devient-on ensuite ? Comment retrouve-t-on le chemin des vivants ? Le témoignage de Pauline est un témoignage sur la résilience, et c’est en cela qu’il est unique, avec cet espoir et, en définitive, le triomphe de la vie, puisqu’elle vient de donner naissance à une merveilleuse petite fille ».
Pauline a déjà décidé de verser les recettes de son livre aux orphelins de Kibuye, son village natal.
Pauline Kayitare, Tu leur diras que tu es hutue, préface de Colette Braeckman, andré versaille, 2011
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