D’hommage ou dommage ?

Ils l’ont fait. Le 22 septembre dernier, MM. Simon Gronowski et Koenraad Tinel ont reçu conjointement un diplôme de Docteur Honoris Causa (DHC) des mains des recteurs de la VUB et de l’ULB.

Loin de s’en féliciter, on ne peut que le regretter. La question n’est pas qu’il faille se scandaliser de l’amitié, que l’on nous dit sincère, entre un fils de victimes de la Shoah et un enfant de nazis. Ou encore qu’il faille s’offusquer du pardon que l’orphelin juif accorde à l’un des frères de Koenraad.

Rappelons à toutes fins utiles, que ce frère fut l’un des gardiens flamands du camp de rassemblement de Malines, d’où partirent vers la mort quelque 25.000 Juifs, dont la mère et la sœur de Simon. Pourquoi pas, en effet : le pardon est affaire de conscience personnelle !

Non, ce qui choque, c’est l’homologie, le parallélisme qui est posé entre leur deux destins, comme si le pardon accordé à titre privé par « le fils de Juifs » au « fils de nazi » suffisait à dissoudre la frontière entre victimes et bourreaux de la Shoah. C’était déjà, le message de leur ouvrage corédigé en 2013, « ni victime, ni coupable, enfin libérés », préfacé par Van Reybrouck. A les lire, les victimes ne seraient plus des victimes et les coupables, des coupables.

Serait-ce donc cette leçon qu’entendraient donner aux jeunes générations nos deux prestigieuses universités ? On n’oserait le croire, sauf que le simple fait de les consacrer à égalité est source de confusion, de brouillage comme en témoigne d’ailleurs le très maladroit communiqué de presse relatif à la cérémonie. Je le cite dans son intégralité : « L’amitié particulière entre le « fils des Juifs » Simon Gronowski et l' »enfant nazi » Koenraad Tinel a été récompensée par un doctorat honoris causa lors de la séance d’ouverture académique le 22 septembre 2020. Le 22 septembre, Caroline Pauwels, rectrice de la VUB, et Annemie Schaus, rectrice de l’ULB, ont décerné conjointement deux doctorats honorifiques à deux hommes qui entretiennent une amitié unificatrice et unique. Simon Gronowski (88 ans) est le seul de sa famille à avoir survécu à l’Holocauste, Koenraad Tinel (86 ans) a grandi dans une famille de collaborateurs. Les deux se sont rencontrés à l’Union des Progressistes Juifs de Belgique, où ils ont exprimé leurs regrets et leur compréhension pour le passé de leur famille ».

Question pour un champion : de quelle nature ont été les regrets de Simon Gronowski ? D’être né juif ? De n’avoir pas péri avec sa sœur à Auschwitz ? D’être responsable des traumas post-Shoah de la fratrie nazie ? Et qu’a-t-il bien pu comprendre du passé de la famille Tinel : qu’elle n’aurait fait que son devoir patriotique (flamand, s’entend) en s’alliant aux Nazis ? Pour mémoire l’autre frère du récipiendaire fut, en avril 1945, l’un des derniers défenseurs du Bunker d’Adolf Hitler dans le Berlin assiégé par l’armée rouge.

Si l’objectif était d’honorer l’amitié entre deux hommes que tout aurait dû séparer, n’eut-il pas été plus sage, plus intelligent, plus pertinent de n’accorder le titre de Docteur Honoris Causa qu’au seul Simon Gronowski, évidemment en présence appuyée de son ami, Koenraad Tinel ? Assurément trop simple !

Qu’on le veuille ou non, cette remise de DHC masque une triste réalité : celle de la volonté, souvent inconsciente, de nombreux Flamands -de droite comme de gauche- d’effacer, d’oublier, d’en terminer enfin avec ce passé collaborationniste qui n’arrive toujours pas à passer. Et c’est bien pour cette raison que la Flandre universitaire, médiatique comme artistique surexploite l’histoire du petit Simon. Cette machine à pardon est une formidable aubaine. La preuve par PUSH, cet opéra programmé l’année dernière à la Monnaie/de Munt. Articulé autour de l’histoire tragique de la déportation des Gronowski, l’opéra se clôt par le pardon qu’accorde Simon G. au gardien SS de Malines (en l’occurrence le frère de Koenraad) et ce, sous l’œil ému, compatissant et quasiment marial du spectre de sa sœur qui fut, rappelons-le gazée dès son arrivée à Auschwitz. Comme M. Jourdain prosateur à son insu, nos deux Universités ont fait de l’amnistie sans le savoir.

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