Didier Viviers : « Nous devons réfléchir sur les pratiques du libre examen »

Recteur de l’Université libre de Bruxelles, Didier Viviers revient sur le malaise qu’expriment des anciens étudiants à l’égard des différents incidents (débat sur Dieudonné, dérapage du Caducée, affaire Chichah, boycott universitaire) qui ont agité son université ces dernières années.

Suite à la succession d’incidents, des étudiants et des anciens étudiants ont été amenés à considérer que l’ULB serait devenue un foyer d’antisémitisme, alors que pour d’autres, elle serait islamophobe. Comment réagissez-vous face à ces affirmations contradictoires ? Quand je dresse la liste des faits objectifs qui pousseraient les uns et les autres à ne plus se sentir chez eux à l’ULB, je dois admettre que je ne retrouve pas d’arguments objectifs. J’ai le sentiment qu’ils projettent sur l’Université non pas ce qu’elle engendre elle-même, mais des phénomènes qui trouvent leur origine dans la société. Celane signifie pas que je balaye d’un revers de manche les com-mentaires qu’on me transmet ni que je les prenne à la légère. Cela me préoccupe parce qu’il s’agit d’un malaise réel, mais qui trouve sa source dans la société bruxelloise. Et voir notre Université accusée simultanément d’être à la fois antisémite et islamophobe est la démonstration qu’elle est en fait le réceptacle de profonds malaises qui s’exprime dans la société.

Beaucoup de Juifs ont le sentiment que l’ULB s’inscrit dans une perspective anti-israélienne. Envisagerait-elle de mettre en œuvre le boycott des universités israéliennes ? Une demande de reconnaissance du comité BDS-ULB (Boycott Désinvestissement Sanctions) a effectivement été déposée auprès du Conseil d’administration. La question que j’ai clairement posée aux administrateurs est la suivante : est-il opportun pour l’Université de reconnaître un cercle ou une association dont les statuts me semblent contenir un élément en contradiction avec nos propres statuts ? Les statuts de l’ULB prônent l’échange de connaissances dans le cadre du libre examen. Un boycott académique et scientifique ne peut donc être envisagé. Je ne me prononce que sur cette question. L’Université n’a aucun problème avec un mouvement qui prônerait le boycott économique. Cette démarche relève de l’engagement politique. Mais l’Université est très attachée au maintien des échanges académiques et culturels parce que nous pensons précisément que le monde académique et culturel constitue une base essentielle pour un dialogue de paix. Si on retire cela, on détruit la base. Nos statuts sont donc très clairs sur cette question. Pour ma part, le minimum de cohérence pour une institution est de faire en sorte qu’elle ne soit pas en contradiction avec ses propres statuts.

Les accords conclus avec les universités israéliennes sont donc maintenus ? Bien sûr. Nous avons des collaborations formelles et suivies avec sept universités et centres de recherche israéliens. Ce qui correspond à une large partie du monde académique et scientifique en Israël. Cela va du programme commun de recherche à des professeurs invités, en passant par des échanges d’étudiants. Autant d’éléments qui prouvent bien que l’ULB ne boycotte pas le monde académique israélien.

Dans ce contexte de confusion, ne serait-il pas nécessaire de reprendre le débat sur les valeurs initié par votre prédécesseur Philippe Vincke ? Avant de reprendre le débat sur les valeurs de l’ULB, il faut d’abord qu’on se pose la question des pratiques et des procédures. Je suis convaincu qu’on ne peut pas discuter de tout, partout et n’importe comment.Le langage possède des registres. De la même manière, les débats doivent s’inscrire dans un registre adéquat. J’ai le sentiment que beaucoup de gens l’ont oublié. Comme si la parole libre pouvait s’exprimer n’importe où et n’importe comment. Or, la liberté a besoin d’un cadre d’expression. Nous avons donc à réfléchir sur les pratiques du libre examen et sur les modes de débat. Les différents incidents qui se sont produits à l’ULB sont intimement liés à cette question. L’Université a un rôle à jouer dans l’examen de l’adéquation entre le mode d’expression et l’objectif qu’on poursuit. C’est la raison pour laquelle, avant d’aborder la question des valeurs, je souhaite que l’ULB s’empare aussi du débat sur les pratiques. Et le libre examen est d’abord et avant tout une pratique. Cette réflexion est fondamentale pour l’ULB si elle souhaite garder sa qualité d’accueil pour les débats. Il ne faudrait pas que certaines conférences organisées à l’ULB tombent dans des travers où le libre examen en tant que pratique ne serait pas respecté. Le problème, c’est qu’on ne peut pas en préjuger. Il serait erroné de tomber dans une espèce de censure. C’est difficile, mais pour que cela fonctionne, il est nécessaire d’établir un socle de pratiques acceptables.

Que retenez-vous des nombreuses réactions d’indignation qui vous ont été adressées suite à l’incident « Burqa-bla-bla » ? Chacun a son avis et je le comprends. A travers tous les conseils qu’on m’a donnés et toutes les indignations dont on m’a fait part, j’ai surtout constaté la diversité des significations que les personnes proches de l’ULB donnent à la laïcité. Et ce principe de laïcité souvent prôné par des milieux de gauche peut malheureusement être récupéré par des milieux de droite ou d’extrême droite et constituer leur flambeau. Il s’agit d’un des aspects de la diversité des points de vue qui s’expriment à propos de la laïcité. Parmi les centaines de lettres ou des messages que j’ai reçus, chacun exprimait systématiquement sa propre conception de la laïcité, et il serait illusoire de croire qu’il existe une seule laïcité, y compris parmi ceux qui se disent proches de l’ULB.

 

Etre juif a l’ULB

Alors que de plus en plus de jeunes Juifs de Bruxelles étudient à l’étranger, ils sont encore nombreux à fréquenter l’Université libre de Bruxelles. Parmi eux, certains y mènent même une carrière académique.

Difficile de ne pas aborder la diabolisation d’Israël lorsqu’on rencontre des étudiants juifs sur le campus de l’ULB.
« Il existe une tendance anti-israélienne et islamo-gauchiste à l’ULB », regrette David Welner, président de l’Union des étudiants juifs de Belgique (UEJB). « Quand je vois certaines affiches présentant Israël comme un Etat assassin, je me sens très mal et pas chez moi ». Si cet étudiant est aujourd’hui sensible à ces problèmes, c’est précisément parce qu’il a le sentiment qu’on cherche sans cesse à délégitimer Israël. Il ne désespère pas pour autant : « Tant que nous pouvons nous exprimer, nous avons notre place ici. Même s’il ne prend pas toutes les décisions que nous souhaitons, le recteur est à l’écoute et il est pleinement conscient des problèmes ».

Le militantisme anti-israélien de certains groupes présents sur le campus transformerait-il l’ULB en un enfer quotidien pour les étudiants juifs ? Sharon Hancart, étudiante en 1ère année de l’Ecole polytechnique de l’ULB, nuance : « Certains étudiants juifs gonflent le problème et cela prend trop d’ampleur par rapport à la réalité que nous vivons quotidiennement. En tant que Juive à l’ULB, je n’ai pas de problème et je ne m’y sens jamais mal ni agressée. Quand une semaine pour le boycott d’Israël est organisée, c’est vrai que cela m’énerve et que cela me révolte. Mais je sais bien que rien ne changera pour moi ».

Beaucoup d’étudiants juifs se demandentsurtout pourquoi on se focalise tant sur un pays auquel ils se sentent attachés.« Cela ne nous dérange pas que des étudiants s’indignent de ce qui se passe en Israël, maisle problème, c’est que cela devient obsessionnel »,avoue Lola Wajskop, étudiante elle aussi en 1ère année de Polytech. « Il arrive qu’en l’espace d’une semaine, deux conférences soient consacrées à Israël. Ce ne sont même pas des débats contradictoires. On n’y voit jamais un participant exposer le point de vue israélien. De là à prétendre qu’il s’agit d’une situation invivable, il y a un pas que je ne franchirai pas ».

Attrait pour Israël

Docteur en sciences politiques de cette université où elle enseigne et poursuit ses recherches sur… Israël, c’est avec le sourire que Sharon Weinblum nous écoute lorsqu’on l’interroge sur la difficulté d’être juif à l’ULB.« Une séance de mes séminaires est consacrée à Israël. En cinq ans d’enseignement, une seule fois une étudiante s’est montrée agressivealors que j’analysais les résultats des élections en Israël »,confie-t-elle. Quand elle aborde avec ses étudiants d’autres questions sensibles comme le multiculturalisme, elle constate que les étudiants peuvent réagir avec autant de passion.

Si des étudiants et des enseignants expriment des idées radicales sur Israël, Sharon Weinblum a négocié un accord entre le département de sciences politiques de l’ULB et le Centre interdisciplinaire universitaire de Herzliya. L’accord a été conclu et il a même suscité une réflexion plus générale sur les accords que l’ULB a signés avec d’autres universités étrangères. « Si on refuse de nouer des liens avec une université israélienne, il faut alors réévaluer dans la même perspective les accords que nous avons conclus avec des universités chinoises, vietnamiennes, russes, marocaines… », observe-t-elle. En deux ans, Sharon Weinblum a envoyé quatre étudiants à Herzliya et aucun d’entre eux n’est juif ! « Cela prouve que l’attrait pour Israël va bien au-delà de la communauté juive. L’expérience que j’ai pu acquérir avec la conclusion et la mise en œuvre de cet accord m’a permis de bien relativiser ces problèmes concernant Israël et l’ULB », conclut-elle.

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