Comme on s’y attendait, le spectacle Rendez-nous Jésus ! que Dieudonné a donné le 14 mars dernier à Herstal (Liège), à l’invitation des jeunes de Bressoux-Droixhe,refait parler de lui. Et toujours pour les mêmes raisons. Incitation à la haine, propos antisémites ? C’est ce dont jugera le Parquet de Liège.
Si le Birmingham Palace à Anderlecht a trouvé la parade pour interdire le spectacle de Dieudonné programmé le 8 mai prochain, au motif qu’il s’agit d’« une salle de fête et non de spectacle », la Fabrik, à Herstal, n’aura pas eu cette audace. Quelques jours avant que soit donné le spectacle de l’humoriste plusieurs fois condamné en France pour antisémitisme, plusieurs associations juives,chrétiennes et musulmanes (Musulmans progressistes, Mouvement Eglise-Wallonie, Tusiad, Dialogue & Partage et El Kalima) avaient pourtant signé une lettre ouverte intitulée « Fauteurs de haine », appelant à la mise en place d’un « cordon sanitaire socioculturel » afin de «juguler l’expression de la haine qui n’a rien à voir avec la liberté d’expression ». En vain.
« J’ai rencontré le bourgmestre Frédéric Daerden et le commissaire de police et je me suis engagé à ne pas faire d’esclandre », affirme le président du Foyer culturel juif, Guy Wolf. « Mais nous avons tout de même obtenu la présence dans la salle des polices locale et fédérale pour vérifier qu’il n’y ait pas d’infraction à la Loi Moureaux ni à la loi contre le négationnisme. Les bandes d’enregistrement ont été réécoutées. C’est sur cette base qu’un PV a été rédigé et transmis au Parquet et que le Centre pour l’égalité des chances s’apprête à déposer plainte ».
« Les Juifs, sa bête noire »
La journaliste Cécile Vrayenne, présente au spectacle pour le quotidien La Meuse (Sudpresse), se dit « écœurée » par cette soirée, dont elle serait sortie après trois sketches si son travail ne l’avait pas contrainte à rester. Le public des deux représentations -rançon du succès- données le même soir ? Des jeunes d’une vingtaine d’années, des hommes pour la plupart, en grande partie allochtones. « Ce qui correspond au public du quartier de Bressoux-Droixhe, dont sont issus les trois organisateurs », analyse Cécile Vrayenne. « Il avait peu de publicité dans le centre de Liège. Les 1.100 places se sont vendues essentiellement par le bouche-à-oreille au prix de 30-40 euros, parfois plus encore au noir… ».
Ce sont quelque 17 policiers qui encadreront l’événement, dont trois en civil à l’intérieur de la salle pour enregistrer les sketches de Dieudonné. Bien placée, au deuxième rang, la journaliste assistera à une bonne heure de spectacle, mais contrairement au reste du public hilare pendant 60 minutes, elle ne trouvera pas ça drôle. « J’avais comme seul souvenir de Dieudonné ses sketches avec Elie Semoun, et j’arrivais donc relativement neutre », estime-t-elle. « J’ai 42 ans, des parents qui sans être juifs ont connu la guerre, et je ne pense pas qu’on puisse rire de tout, il y a des limites à ne pas dépasser. C’est probablement ma culture générale et mon background qui font que je ne peux accepter de telles choses. Les jeunes qui sont venus voir Dieudonné, tous acquis à sa cause, passent beaucoup de temps sur Youtube et manquent sans doute de recul ».
Après un attendu « Il y a sûrement des flics dans la salle à cause d’un coup de fil de Jérusalem », l’« humoriste » va démarrer sur les chapeaux de roues en évoquant pendant une vingtaine de minutes DSK. « Ca me fait rire quand Laurent Gerra en parle, mais ici, toutes les vannes se rapportent à ses origines juives, c’est de la haine pure et simple », , soutient , soutin, ,,, soutient Cécile Vrayenne. « Vêtu d’un costume trois-pièces (« façon prédicateur congolais, pas d’autre choix puisqu’on me chasse de partout », justifiera-t-il), Dieudonné vise ensuite BHL, Arno Klarsfeld, le Talmud… Catholiques, musulmans, tout le monde en prend pour son grade, même les trisomiques, d’une façon inadmissible. On est bien loin de la crevette de Timsit », relève la journaliste. « Mais il est particulièrement sévère avec les Juifs, c’est vraiment sa bête noire. A la fin du spectacle, il imite très bien les Africains qui parlent des missionnaires blancs, mais c’est trop tard, on n’a plus envie de rire ».
Même si cela semble se confirmer, difficile de croire que les organisateurs ignoraient tout des antécédents de Dieudonné. C’est pourtant ce que Cécile Vrayenne pense : « Ces jeunes, eux aussi issus de l’immigration, avaient déjà organisé deux spectacles à la Fabrik, sans aucun problème », rappelle-t-elle. « Ils sont allés voir Dieudonné un peu par hasard dans son théâtre à Paris, ils lui ont demandé de le rencontrer après le spectacle et il a accepté puisque c’est vraiment son public cible. Et ils l’ont invité à Herstal sans se douter de la polémique. Comme Dieudonné demande en plus des cachets très élevés, puisqu’il se produit peu, ils n’ont pas gagné un franc de cette soirée ».
Si le spectacle de ce 14 mars 2012 s’est terminé dans le calme, avec une séance de dédicaces et de photos, Dieudonné entouré de ses fans, on peut s’attendre à des suites moins drôles pour l’« humoriste ». De nouvelles poursuites risquent de dissuader peut-être définitivement les propriétaires de salles de spectacles de l’inviter à se produire. Même si on sait qu’elles contribueront dans le même temps à le conforter un peu plus encore dans son rôle de martyr.
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