Vendu à 2,5 millions d’exemplaires rien que pour l’édition francophone, traduit en 17 langues, Marmouset reste une référence dans l’édition du livre jeunesse. Son auteure et illustratrice n’en a pas moins gardé les pieds sur terre. Aujourd’hui professeur de dessin au Service Social Juif, elle s’apprête à publier son premier roman.
Dina Katelyn est une de ces femmes au parcours peu ordinaire. D’une maman juive française, d’un père anversois protestant, cette « zinneke de Bruxelles » sera dès le plus jeune âge imprégnée des valeurs de la Société théosophique dont ses parents font partie. « J’ai été nourrie au biberon du principe de réincarnation », sourit celle qui deviendra l’élève du peintre Marcel Hastir. Si le grand-père paternel est pasteur, le grand-père maternel est lui secrétaire de la synagogue de la Régence, une fonction qu’il assumera pendant vingt ans. Ce même grand-père ouvrira le premier restaurant végétarien de Belgique en 1923 ! Ingénieur des mines, il aidera aussi Gustave Eiffel à construire sa tour… On aime innover dans la famille.
Scolarisée dans une école communale puis à Decroly, suivant les fêtes chrétiennes plutôt que la tradition juive, Dina Kathelyn est toutefois bien consciente de sa judéité, son grand-père ayant échappé de justesse à la Gestapo. « Convoqué par la Gestapo, il s’est rendu à pied, faute de tram, rue de Namur, mais il est arrivé cinq minutes trop tard et on lui a dit de revenir le lendemain… », raconte Dina Kathelyn. « Ma mère s’étant entretemps renseignée, il a décidé de ne pas se représenter et s’est caché toute la durée de la guerre ». La maison sera réquisitionnée, mais grâce à de faux-papiers et un officier peu scrupuleux ou faisant semblant de croire à une version revue de la réalité, la famille sera finalement épargnée.
Dina n’a elle qu’une idée en tête : dessiner. « Un passe-temps de jeune fille riche, et on n’est pas riche », estime son père, lui préférant « un métier utile à la société, comme infirmière ou institutrice ». Malgré ces recommandations, Dina quittera l’école un an avant la fin de ses études. Elle s’orientera d’abord vers le dessin de mode, suivra une année de couture et travaillera quelques mois dans un atelier.
La référence de toute une génération
C’est à l’Académie de dessin de Saint-Gilles qu’elle se révèle, obtenant la médaille d’argent du gouvernement. Pour gagner sa vie, elle entre dans une agence de publicité et devient illustratrice. Employée avant de se mettre à son propre compte, elle se chargera pendant des années des catalogues des Galeries Anspach et des livres d’éducation sanitaire de la Croix-Rouge.
« J’ai eu quelques miracles dans ma vie », affirme-t-elle. C’est en effet suite à ce travail que le directeur Jeunesse des éditions Casterman lui propose de faire des livres pour enfants. Marmouset, ce petit garçon roux à la frimousse coquine, les cheveux longs et la salopette rouge, à l’image de son deuxième fils Erik, voit le jour en 1972. « J’ai choisi comme thème la découverte du corps et ce qui l’entoure, je trouvais ça important pour l’enfant, et j’avais mon petit modèle sous les yeux », confie Dina qui choisira Kathelyn, son deuxième prénom, comme nom d’auteur. « Je voulais mes livres éducatifs, tout en étant ludiques ». Pari réussi : 35 titres de Marmouset seront publiés sur vingt ans, traduits en 17 langues, dont l’hébreu, et vendus à 2,5 millions d’exemplaires rien que pour la version francophone. Avec la particularité d’un texte en écriture scripte, telle que les enfants l’apprennent à l’école. Toujours chez Casterman, son Grand Almanach des 7-14 ans remportera le prix Plantin-Moretus pour sa mise en page. Arrêté soudainement par la volonté de l’éditeur, Marmouset sera suivi d’une série de livres de bricolage, signés Catherine Hagen, tiré de son nom de jeune fille.
Après le dessin, Dina Kathelyn s’essaie à la peinture, à la fin des années 90. La prestigieuse Coupe de golf Laurent Perrier lui demande à l’époque de réaliser des toiles en guise de trophées. Depuis une dizaine d’années, l’artiste s’est lancée dans la mise en couleurs de bandes dessinées et travaille une fois encore pour les plus grands : Sambre de Bernard Yslaire, mais aussi Alix de Jacques Martin, Murena de Philippe Delaby, ou plus récemment Le dernier des Schoenfeld, saga familiale sur fond d’Occupation.
Il y a trois ans, l’artiste maintes fois primée, mais qui continue de se former, a trouvé une voie qu’elle n’avait pas encore explorée en devenant professeur de dessin au Service Social Juif. Chaque lundi, une quinzaine d’élèves viennent ainsi profiter de son expérience. « Je ne suis pas professeur, mais j’ai soixante ans de métier et j’ai découvert le bonheur de partager ce que je sais », confie-t-elle. A 81 ans, Dina Kathelyn se fait désormais remarquer dans l’écriture de nouvelles pour adultes. Premier prix européen au Concours de nouvelles de la Commission européenne en 2006, 3e prix en 2014 au concours de la Maison de la Francité et Prix Richelieu International, son premier roman Le poison silence (éd. Chloé des Lys) paraitra avant la fin de l’année.
Quant à Marmouset, dont les jeunes lecteurs de l’époque sont devenus parents, il n’a pas dit son dernier mot. Casterman a décidé l’an dernier de le rééditer, un petit coffret de deux exemplaires vient d’être publié. « On le disait démodé, le voilà désormais Vintage ! », se réjouit sa créatrice.
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