Invitée à la mi-octobre par le Conseil des Femmes francophones de Belgique pour présenter son livre, Djemila Benhabib est revenue sur les motivations de son combat contre les islamistes. Algérienne d’origine, québécoise d’adoption, elle qualifie les « accommodements raisonnables » d’imposture. Tariq Ramadan ? « Un océan de sang nous sépare ». Rencontre.
Elle a 38 ans, le regard assuré, et ce cri du cœur qui résonne de l’intérieur. La montée de l’islamisme en Algérie, les assassinats du FIS et « une menace de mort à 20 ans, pour être femme, féministe et laïque, je les ai malheureusement vécus », confie celle qui n’aurait jamais pensé devoir un jour se mettre à nu pour se faire entendre. Des plaies profondes, ravivées par les conclusions de la Commission Bouchard-Taylor au printemps 2009. « Charles Taylor et Gérard Bouchard n’ont rien compris au Québec d’aujourd’hui », regrettait-elle alors que l’on croyait close dans le pays la controverse sur les accommodements raisonnables. « Ils ont convoqué les gens pour les écouter, mais leurs conclusions n’en ont pas tenu compte; ils avaient tout décidé d’avance ». C’est ce qui la pousse à relancer un débat « verrouillé par ces deux intellectuels au service du différentialisme, traitant de raciste et d’islamophobe toute personne en désaccord avec leur point de vue. Mon livre a permis de débloquer les choses, une majorité de Québécois réalisant que cette remise en cause de l’égalité et de la mixité était incompatible avec nos démocraties. A mon niveau, c’est la stratégie que j’ai trouvée pour faire bouger les choses ».
Parce que c’est de stratégie aussi dont font preuve avec une efficacité redoutable les islamistes qu’elle dénonce. « Mais dans d’autres proportions, avec d’autres moyens », précise-t-elle. « La voie de Tariq Ramadan qui séduit des auditoires entiers était déjà toute tracée par son grand-père auquel la Suisse, au vu de sa fortune, n’a pu refuser la demande de résidence… ».
Ce sont les parents de Djemila Benhabib, une mère chypriote grecque et un père algérien, militants au Parti d’avant-garde socialiste (PAGS) et fervents défenseurs de la démocratie, qui lui inculquent cette soif de liberté et ce sentiment de révolte. Mais la situation politique et les menaces de plus en plus insistantes contraignent la famille à l’exil. En 1994, elle s’établit dans la région parisienne, où très vite Djemila constate les ravages de l’islamisme dans les banlieues. Engagée dans les associations féministes, elle repart seule cette fois pour le Québec. Elle y passe une maîtrise en physique, une en sciences politiques et en droit international, et devient correspondante permanente au ?Canada pour le journal francophone algérien El-Watan.
Le régime de la terreur
Aujourd’hui fonctionnaire fédérale, elle poursuit son combat pour préserver le pacte social. Un enjeu qui touche toutes les sociétés occidentales. « J’ai l’impression que nous marchons à reculons », relève-t-elle. « Il suffit d’invoquer sa différence religieuse pour déroger à la loi ». Et de décrier le port du voile, « cercueil ambulant imposé au départ par Khomeini. Il ne s’agit donc pas d’une spécificité culturelle, mais bien d’un geste politique d’adhésion à l’islamisme ». Le combat de Djemila Benhabib est laïque : « On devrait accepter un bigotisme musulman dont l’équivalent chrétien indignerait tous ces adeptes du relativisme culturel au nom de la lutte contre la “stigmatisation des citoyens de confession musulmane et de la discrimination à l’encontre de leur religion” », s’insurge l’auteure de Ma vie à contre-Coran. « La liberté religieuse peut s’exercer pleinement pourvu qu’elle ne remette pas en cause le vivre-ensemble ». Face à l’image d’une communauté homogène, elle corrige : « La communauté musulmane n’est pas homogène, mais les intégristes musellent ceux qui voudraient briser le consensus. En la faisant passer pour homogène, on se met donc sur le même pied que les intégristes ». Et d’insister pour que l’on cesse de victimiser les populations immigrantes, « des citoyens à part entière qui ont des droits, mais aussi des devoirs ».
Le combat de Djemila Benhabib est aussi féministe « parce qu’on meurt d’être femme lorsqu’on naît musulmane » et que « le combat pour l’égalité entre hommes et femmes est indissociable de celui pour la démocratie », poursuit celle pour qui résister est un honneur « qui vous renvoie à l’existence d’une Humanité en mouvement ». Peut-on compter sur l’ONU pour avancer ? Djemila Benhabib confie son pessimisme : « On peut en douter lorsqu’on voit une commission des droits de l’homme des Nations Unies présidée par la Lybie, la Syrie et l’Iran. Cela traduit plutôt le dynamisme des pays arabes et la faiblesse des nations occidentales qui désertent le terrain démocratique ! ».
Djemila Benhabib conclut son exposé. Malika, une des rares musulmanes présentes dans le public, lève la main : « Comment réagir face à ces femmes voilées qui parlent avec conviction de liberté et d’émancipation ? ». L’auteure répond : « Les soldats de Tariq Ramadan sont mes ennemis. Je ne discute pas avec eux. Cela laisserait croire qu’ils sont pour le dialogue alors qu’ils sont pour la terreur. Le jour où l’islam arrêtera de faire de la politique, il entrera dans la Modernité ».