Une heure auparavant, l’image que renvoyaient les pèlerins massés dans un préau situé en face de la synagogue (sorte de cour intérieure qui fait office de lieu de rassemblement et qui comporte également son restaurant, son café, ainsi que ses chambres d’hôtes), était une image de liesse. Sur une petite scène en bois, trois musiciens donnent le ton, et voici les pèlerins entraînés par des rythmes endiablés. Ils accompagnent les airs de leur enfance en tapant des pieds, en battant des mains, en poussant ces fameux cris inimitables caractéristiques des réjouissances juives sépharades. Difficile d’imaginer qu’il y a quelques semaines, 18 personnes trouvèrent la mort à 100 mètres de là. En témoigne, pour les habitués du pèlerinage de la Ghriba, le nombre presque dérisoire de pèlerins présents cette année. René Trabelsi, directeur d’une agence de voyage française spécialisée dans le pèlerinage, et fils du grand Rabbin de la Ghriba, le sait mieux que quiconque : Nous avons eu des centaines d’annulations de vols. Bien sûr, les gens ont peur… Son portable se met à sonner, une demande émanant de son agence, les affaires doivent bien reprendre leur cours. Les chants terminés, dans un coin, comme par magie, la Menorah prend vie. Déposée sur une planche à roulettes que les pèlerins exhiberont fièrement dans le village, elle est décorée de jasmin, de thym et autres fleurs et plantes aromatiques. Cette tradition remonte à la nuit des temps ; elle est célébrée peu de temps après Pessah, à l’approche de Lag Ba’Omer. Si l’ancienneté de la coutume a charrié son lot de rajouts fétichistes, en y perdant peut-être en pureté, elle y gagne certainement en folklore. La ferveur que témoignent les pèlerins à la Menorah revêt d’ailleurs des allures d’adoration païenne, un mélange de pratiques religieuses et de superstitions. Avant que ne débute la procession, un petit incident survient lorsqu’une femme tâche de se faire une place sur la planche au côté de la Menorah. Le rabbin le lui interdit; les autres pèlerins s’en mêlent, certains l’encourageant, d’autres lui jetant des mauvais sorts. Cela fait vingt-cinq ans que je viens ici!, s’exclame-t-elle indignée, on ne nous l’avait jamais interdit! Finalement, elle obtiendra « ses » 200 mètres jusqu’au seuil de la cour. Les distances parcourues par les pèlerins sont « vendues » aux enchères. Pour quelques centaines de dinars, l’heureux donateur pourra tirer ou escorter la Menorah jusqu’à la prochaine étape. Les dons sont intégralement reversés au comité de gérance de la Ghriba. Autant dire que les recettes seront bien maigres cette année. Dans les rues, et ce malgré les cris de joie, une peur palpable s’installe. Et si, et si…? La procession avance sous l’oeil apathique des riverains musulmans. Questionnés sur la signification de ce cortège, d’aucuns détournent les yeux, d’autres font mine de ne pas comprendre. La sécurité a été renforcée et elle en devient presque étouffante. Partout, des unités de police spéciales (des agents plus ou moins secrets) sont repérés sur les toits. Le tour du village durera un peu moins d’une heure, sans heurt, et au soulagement de tous. A la tombée de la nuit est organisée une conférence de presse à laquelle assisteront toutes les personnalités présentes lors du pèlerinage, ainsi que les nombreuses délégations de journalistes dépêchées du monde entier. L’entrée du ministre du Tourisme est particulièrement remarquée. Les questions sur l’attentat ou le bon déroulement du pèlerinage sont bien vite réglées, c’est un Ministre en sueur qui devra s’atteler aux interrogations sur le processus de paix au Proche-Orient, au rôle de la Tunisie dans celui-ci. Une journaliste s’efforce en vain de recueillir une déclaration sur la fermeture du bureau de liaison israélien à Tunis depuis le début de la seconde intifada. Le Ministre réaffirme le droit du peuple palestinien à l’autodétermination et pour le reste, il demande aux journalistes de se référer aux déclarations de Yasser Arafat. Un journaliste anglais se lance dans la formulation d’une question. On en retient le mot « kamikaze », compréhensible par tous. Prétextant des lacunes quant à sa connaissance de la langue, le Ministre balaie la question d’un revers de la main. Il ne condamnera donc pas expressément les attentats-suicides perpétrés contre des civils israéliens…
Analyse Le 11 avril dernier, la synagogue de la Ghriba, installée sur l’île de Djerba et considérée comme l’une des plus vieilles au monde, fut la cible d’un terrible attentat. Malgré les considérables efforts déployés par les autorités tunisiennes pour camoufler cette action terroriste, la vérité est aujourd’hui reconnue.L’attentat, vraisemblablement commandité par l’organisation terroriste islamiste de Oussama Ben Laden, avait deux objectifs clés : un, toucher une cible juive; deux, s’attaquer à la richesse première de la Tunisie : le tourisme. En un coup, deux objectifs furent atteints par les terroristes : ce haut-lieu du judaïsme séfarade fut gravement endommagé et une dizaine de touristes (allemands) furent fauchés. Ce fait d’actualité a fait le tour du monde et est un très mauvais coup porté au tourisme.Le but de cet attentat avait aussi pour objet de créer des tensions artificielles entre la communauté juive tunisienne constituée d’environ 2.000 personnes (contre 120.000 avant la Seconde Guerre mondiale) et le reste de la population.Les Juifs de Tunisie expriment une allégeance répétée pour le pouvoir en place. Impossible d’échapper aux nombreux portraits de l’omnipotent président Zine El Abidine Ben Ali. Et lors de la procession dans les rues de Hara Kébira, les pèlerins juifs scandaient à tue-tête : Ben Ali, Ben Ali…La Tunisie est le « pays proche », comme nous dit le célèbre slogan de publicité. Mais un voyage organisé en Tunisie peut aussi rappeler les aventures de Tintin chez les Picaros…Car la Tunisie, c’est aussi un régime qui ne tolère qu’un seul discours, qu’une seule voix : celle de son président et de ses disciples.L’opposition politique y est bien contrôlée. Les dissidents sont intimidés, pourchassés et souvent arrêtés. Les procès politiques se font à l’ombre des plages tunisiennes. Pour s’en convaincre, il suffit d’ouvrir une nouvelle fois le rapport annuel d’Amnesty International. Ou d’entendre le récit de Simone Susskind de retour d’une audience du procès intenté à trois leaders communistes sortis de la clandestinité.La Tunisie, le pays proche, oui, mais…
Extraits Alexandre Arcady, réalisateur : Même si je ne suis pas tunisien, mais algérien, j’ai pensé que c’était important d’être là, suite à l’attentat. Jozef Cattan, natif de l’île résidant à Paris : Nous sommes venus soutenir notre président (Ben-Ali) ainsi que nos concitoyens. Nous voulons montrer aux terroristes que nous n’avons pas peur. L’ancien homme fort du RPR, Philippe Séguin, né à Tunis, a quant à lui rappelé son attachement à son pays natal et a appelé à la tolérance et la compréhension entre les peuples. Il a également fermement condamné l’attentat dans un discours prononcé au coeur de la Ghriba.
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