Dominique Moïsi : « Un Juif improbable »

Pour évoquer l’Europe, Dominique Moïsi, politologue et membre fondateur de l’Institut français des relations internationales (IFRI), a choisi une approche inattendue : raconter son histoire et celle de sa famille. A travers Un Juif improbable, il explique comment un jeune Français d’origine juive marqué par la Shoah devient un Européen convaincu. Il sera au CCLJ le 11 octobre 2011.

Pourquoi avez-vous choisi ce titre : Un Juif improbable ? Cette expression traduit plusieurs réalités. Tout d’abord l’improbabilité de ma naissance, en raison de la déportation de mon père à Auschwitz. Sur les 75.000 déportés Juifs de France, seuls 3.000 sont revenus. Au-delà cette histoire, mes parents ont été mariés pendant 15 ans avant ma naissance. La deuxième signification possible est celle de la conversion de ma mère à l’Eglise catholique avant ma naissance. Cette conversion n’a jamais entamé ma volonté de demeurer juif. Par ailleurs, je ne tenais pas à disparaître, alors que des forces monstrueuses avaient voulu me faire disparaître. Je ne voulais absolument pas donner satisfaction à Hitler. J’avais appris à compter en gravant dans ma mémoire les chiffres 159721 tatoués sur l’avant-bras de mon père. On peut enfin mentionner une réalité plus personnelle : j’ai fait le choix positif des valeurs juives de justice, tout en me percevant comme un pont entre plusieurs mondes. Quand j’ai écrit ce livre, j’étais mu par une inquiétude quant à l’évolution de l’Europe : la prééminence accordée à la recherche des origines au détriment de la clarté des valeurs. Malheureusement, cette évolution touche aussi le monde juif.

Hors d’Europe, vous découvrez l’Europe ? C’est aux Etats-Unis, à l’Université de Harvard, que je me suis découvert européen. Rencontrant pour la première fois des Allemands, des Italiens et, dans un contexte différent, des Britanniques, je me rends compte que nous avons énormément de points communs que je ne partage pas avec les Américains. Les Etats-Unis m’ont permis de devenir ce que j’étais déjà : un Européen. C’est surtout la rencontre avec l’Allemagne qui a été essentielle. Cette comparaison entre le silence des enfants de victimes et celui des enfants de bourreaux était une expérience proprement européenne.

Pourtant, dans votre entourage familial, rien n’était gagné au départ… Effectivement. Mon père a imposé un embargo sur l’Allemagne. Il n’a pas été éternel, et mon père a accompli le premier pas en décrétant la fin de cet embargo lors du traité de l’Elysée signé par Adenauer et de Gaulle en 1963. A partir de ce moment-là, ma mère pouvait enfin acheter une machine à laver Miele.

Pourquoi doutiez-vous de votre identité européenne ? Je me percevais avant tout comme français d’origine juive, et surtout français déclassé par la faillite sociale de ma famille provoquée par l’aryanisation des entreprises juives. Pendant longtemps, l’Europe était une notion abstraite. Je ne l’ai découverte comme réalité qu’à Harvard.

Vous avez enseigné à l’Université hébraïque de Jérusalem au début des années 70. Cette expérience israélienne n’a pas entamé votre attachement à l’Europe ? Pas du tout. Avant d’arriver en Israël, j’étais déjà devenu européen. Fort de ma découverte de l’Europe à Harvard, j’arrive quelques années plus tard en Israël, où je recherche spontanément les paysages, les valeurs et les comportements de l’Europe. J’ai fait le choix du judaïsme et j’ai tenté l’expérience d’Israël. Mais en recherchant dans ce pays du Proche-Orient les paysages toscans et les sons de l’Europe, je suis demeuré fidèle à ma mère. On retrouve donc cette volonté de trouver un compromis entre mon père et ma mère. C’est précisément ce balancement identitaire qui fait l’originalité du livre.

Votre histoire n’est-elle pas simplement le reflet d’un parcours très répandu chez les Juifs d’Europe ? Oui. J’ai d’ailleurs reçu un courrier important de lecteurs m’expliquant que mon histoire est la leur. Je n’ai pas écrit ce livre par narcissisme : ce n’est pas mon histoire qui est essentielle. Il me semblait qu’à travers elle, je pouvais faire passer un message politique et éthique : on peut vivre harmonieusement des identités complexes et même tragiques, pour peu que l’on ait des valeurs claires. •

Dominique Moïsi, Un Juif improbable, éditions Flammarion

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