A la lumière de sa réflexion sur la dynamique démocratique et la citoyenneté en France, la sociologue française Dominique Schnapper nous éclaire sur les difficultés de l’intégration des immigrations arabo-musulmanes, ainsi que sur la fragilité des Juifs face à l’augmentation de l’antisémitisme.
Le rapport à la nation a-t-il changé depuis que vous avez entamé dans les années 1990 votre réflexion sur la démocratie en France ?
Dominique Schnapper Oui. En 1994, il s’agissait d’une réflexion sur ce que devait être la société démocratique. J’avais publié La communauté des citoyens deux ans après La France de l’intégration qui était un livre plutôt optimiste, dans lequel j’expliquais que les vagues d’immigration d’après la Seconde Guerre mondiale suivaient le chemin de l’intégration des immigrations précédentes. A l’époque, c’était encore vrai, mais depuis plusieurs années, les choses ont changé, tant du côté des populations immigrées et de leurs descendants que du côté de la France. Comme les nations démocratiques se sont affirmées dans leur être, elles sont devenues moins efficaces pour intégrer des populations qui ont elles-mêmes adopté des exigences démocratiques, sans prendre conscience de ce que la démocratie implique en termes d’esprit critique et d’obligations. Pour le dire plus schématiquement, ces populations immigrées viennent avec l’idée qu’elles ont des droits et peu de devoirs. Elles réclament les avantages de la société démocratique, sans voir que ces avantages sont liés à l’esprit des Lumières. L’optimisme dont j’avais fait preuve a donc évolué vers une forme d’inquiétude. La société et ses institutions (l’école notamment), encore assez solides en 1994, se sont délitées, le civisme s’est affaibli, et le désir de bien-être s’est de plus en plus affirmé. La conjonction de ces phénomènes ne crée pas un terrain favorable à l’intégration autour de valeurs communes. C’est la raison pour laquelle ma réflexion est aujourd’hui plus inquiète et plus critique.
La laïcité, dont une des vocations est de garantir l’autonomie de l’individu face à l’emprise des groupes particuliers, ne permet-elle pas de favoriser cette intégration ?
DS Les règles de laïcité ont été définies dans le contexte historique d’une société où l’Eglise catholique était dominante. Il faut donc l’adapter à des conditions sociales qui ont considérablement changé. La présence d’une forte minorité musulmane est l’un de ces éléments nouveaux. Alors que les religions chrétiennes connaissent un affaiblissement, l’islam est une religion conquérante en lien avec une situation géopolitique menaçante pour les pays européens. Cela complique donc l’intégration des populations musulmanes. Il s’agit de penser l’adaptation de l’esprit de la citoyenneté à des conditions différentes. Les Français ont à leur disposition la loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat avec les applications raisonnables faites par les dispositions du Conseil d’Etat. Ce dispositif a apaisé les relations entre les agnostiques, les chrétiens et les Juifs. Mais la présence de la minorité musulmane pose de nouveaux problèmes.
Comment résoudre ces problèmes de manière efficace ?
DS Il faut transposer l’esprit de la laïcité, qui est le seul esprit qui permette à des individus de confessions différentes de vivre ensemble grâce à des dispositions et des institutions qui ont réglé les problèmes du passé. Certains problèmes actuels peuvent se résoudre assez facilement. Les musulmans ont évidemment le droit d’avoir des lieux de culte convenables, mais la loi de Séparation de 1905 ne permet pas le financement public de la construction de lieux de culte. En faisant preuve d’imagination, on a pu dégager des solutions juridiques pour le faire. Ce problème devrait être réglé sans trop de difficultés. De même que, pour surmonter les questions liées aux interdits alimentaires, des menus végétariens pourraient être proposés dans les écoles. Deux questions importantes en revanche posent des problèmes de fond et ont des effets sur la conception de notre vie commune : la séparation du politique et du religieux et l’égalité des hommes et des femmes. On touche là à deux fondements de l’ordre démocratique. Cela suppose donc de la part des intellectuels musulmans, puisqu’il n’y a qu’eux qui puissent le faire, un véritable travail de réinterprétation de la tradition telle qu’elle a été transmise.
Ce travail de réinterprétation ne peut-il être entrepris que par des musulmans ?
DS On ne peut pas le faire à leur place. Il est donc nécessaire que les musulmans élaborent un islam des Lumières, c’est-à-dire un islam qui accepte que la parole de Dieu transmise dans le Coran soit une parole sur laquelle il faut réfléchir et qu’elle soit susceptible de faire l’objet d’adaptation. Hélas, les musulmans des Lumières ne sont pas très nombreux. Ce qui rend la tâche difficile. Et de notre côté, nous devons avoir clairement à l’esprit ce qui est parfaitement compatible avec nos valeurs communes, mais aussi ce qui ne l’est pas. Ainsi, refuser de serrer la main d’une femme n’est pas compatible avec nos valeurs communes. Il en va de même pour la Burqa. Il faut faire preuve de fermeté en précisant clairement où s’arrêtent les accommodements normaux et souhaitables que nous pouvons faire avec des traditions différentes. Les limites de ces accommodements sont définies par le respect de ces deux principes fondateurs de notre ordre : la séparation du politique et du religieux et l’égalité des êtres humains. A cet égard, le monde arabo-musulman doit encore mener un énorme travail de réinterprétation des textes, pour que le respect de ces principes soit intériorisé par les populations musulmanes nées et scolarisées dans les pays européens. Nous nous heurtons ici au problème de la scolarisation qui a beaucoup de peine à ouvrir ces jeunes au monde des Lumières. Or, c’est nécessaire pour que nous puissions vivre ensemble.
Vous menez depuis de nombreuses années des enquêtes sociologiques sur les Juifs de France. Bons élèves de l’intégration républicaine, les Juifs se sentent mal aujourd’hui. Ne serait-ce pas le comble de cette réussite de l’intégration de voir les Juifs quitter peu à peu la France ou même évoquer la question du départ ?
DS Incontestablement, les Juifs de France sont inquiets. Selon une enquête commandée par la Fondation du judaïsme français et réalisée par l’institut Ipsos, et à laquelle j’ai participé avec Chantal Bordes-Benayoun, les Juifs français expriment une grande inquiétude qui dépasse même le danger objectif : 50% d’entre eux estiment qu’ils seraient plus en sécurité en Israël qu’en France. Ce n’est pas raisonnable. Toutefois, il est vrai que depuis l’affaire Ilan Halimi en 2006, des Français sont morts parce que juifs ! C’est un petit nombre, mais il a une valeur symbolique très forte. Je pense que les tueries de Paris de novembre 2015 ont montré à l’ensemble de la population française ce que nous ne cessions de leur répéter depuis des années : ce n’est pas le problème des Juifs, mais bien celui de la République. Il est vrai qu’en s’attaquant à des Juifs, cela donne plus d’écho à l’acte meurtrier. A l’instar des policiers et des soldats français musulmans, les Juifs symbolisent tout ce que les fondamentalistes musulmans détestent.
Est-ce la revanche du Décret Crémieux de 1870 attribuant la nationalité française aux Juifs d’Algérie ?
DS Non, car je me demande qui, parmi les musulmans de France, connaissent encore cet épisode de l’histoire. Ils n’ont pas besoin du Décret Crémieux pour exprimer de la haine envers les Juifs. En revanche, l’enquête que nous venons de réaliser montre bien que les populations arabo-musulmanes éprouvent une certaine proximité culturelle avec les Juifs. Mais de nombreux musulmans ont le sentiment que les Juifs sont des sortes de « cousins » qui ont réussi, alors que pour leur part, ils ne cessent de s’enfoncer dans l’échec. Du coup, la réussite juive est perçue comme un phénomène qui se produit aux dépens des musulmans, cela leur donne une explication simpliste de ce qu’ils vivent comme leur propre échec. Comme les Juifs étaient des êtres inférieurs dans la tradition des pays arabo-musulmans, les musulmans ont aujourd’hui le sentiment que les Juifs ont réussi en France à leurs dépens : selon eux, les Juifs sont riches, ont du pouvoir et de l’influence, contrôlent les médias, etc. Alors que pour les musulmans, ce n’est qu’échec et humiliation. Cette inversion de situation leur est particulièrement pénible.
Dans vos réflexions sur la condition juive, vous avez souvent rappelé que la démocratie est la meilleure garantie pour les Juifs. Ne pensez-vous pas que les démocraties ne sont plus suffisamment armées pour garantir la protection de cette infime minorité ?
DS Parce qu’elles sont devenues faibles, les démocraties ont effectivement plus de mal à protéger les Juifs. La fragilité des Juifs est directement liée à la faiblesse des démocraties. Une démocratie faible protège mal ses Juifs, et ce, quelle que soit la couleur du gouvernement. Les gouvernements de gauche et de droite qui se sont succédé en France ces dernières années se sont montrés impeccables dans leur détermination à protéger les Juifs. Malheureusement, leur poids est plus faible sur la société de manière générale. C’est la raison pour laquelle le destin des Juifs est étroitement lié à celui de la démocratie. Quand on s’attaque aux Juifs, cela prouve que la démocratie se porte mal. Ce n’est que lorsque la démocratie est fidèle à elle-même et suffisamment forte pour imposer ses valeurs que les Juifs sont dans la meilleure situation.