Dommage que Tariq Ramadan ne chute pas sur ses idées

Ainsi plusieurs jeunes femmes courageuses ont-elles osé dénoncer Tariq Ramadan. On regrettera que le prédicateur médiatique trébuche en gourou prédateur et non par rejet de son idéologie. Car ce leader d’opinion  incarne un certain islam politique et certaines idées sur l’islam. Elles cristallisent toutes une mouvance, musulmane et non musulmane. Il est permis de douter que la chute du chef suffise à la désarmer.

L’affaire a déclenché une violente éruption d’antisémitisme et de sexisme contre les accusatrices, en particulier Henda Ayari. Encore un coup des Juifs, des sionistes et du Mossad. L’islamosphère ramadanesque jette bas le masque. On peut espérer que les naïfs se déniaisent et les paupières lourdes se dessillent. Sans optimisme excessif.

Leur complicité assidue avec Tariq Ramadan confère un air malin à certains éminents directeurs de conscience. On pourra certes invoquer son âge canonique pour le vénérable Edgar Morin. Quant au sémillant Edwy Plenel, souffrirait-il de post trotskisme compulsif ? Mais la complaisance envers l’islamisme et les Frères musulmans, labellisés ou non, ne se limite pas à la sénilité sociologique ou à la gauche, extrême et autre. Ni à l’outre Quiévrain. Un petit tour d’horizon belge s’impose.

En 2014, le secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Belgique, Hervé Hasquin, un libéral, organisait un colloque consacré à la liberté d’expression. Outre Tariq Ramadan, y participaient les Tunisiens Habib Kazdaghli et Nadia Khiari. Le premier, doyen à la faculté de la Manouba, s’était vu traîner en justice et menacer de mort pour avoir résisté à des harpies en niqab venues envahir son bureau. La seconde, dessinatrice satirique, a créé l’insolent chat Willis from Tunis. C’était faire insulte à ces acteurs de la Révolution tunisienne que d’inviter à leurs côtés l’islamiste militant Tariq Ramadan. Et sur un pareil sujet.

A Bruxelles à Bozar en 2015, Johan Leman, ex directeur du Centre pour l’égalité des chances et contre le racisme échange avec Tariq Ramadan à l’issue de sa conférence sur le Printemps arabe (!). En 2016, « Laïcité dans la Cité », forum tenu à Flagey, lui ouvre grand ses portes. Quand la revue Regards du CCLJ posa la question « Faut-il débattre avec Tariq Ramadan ? » nous fûmes bien peu à le déclarer infréquentable. Souhaitons que ses déboires déplacent les lignes.

Le dialogue « inclusif » avec Tariq Ramadan remonte loin. En 2008, une polémique enflamma l’Université libre de Bruxelles (ULB), qui l’avait interdit de prêche. La bronca fut menée par un Collectif des 100 Valeurs que conduisait le professeur Mateo Alaluf. Au nom du libre examen, Tariq Ramadan devait avoir droit de parole à l’ULB. Pour sauver les apparences, on convia aussi deux vrais intellectuels musulmans, Youssef Seddik et Malek Chebel. Le meeting se tint sous la présidence de Simone Susskind sur le thème « L’islam et les Lumières ». Le prédicateur subjugua une salle comble. Sa rhétorique enfonça ses deux interlocuteurs. Victoire de la démagogie, défaite de la pensée. 

En octobre 2017, un colloque, toujours à l’ULB, sur le thème Troubles féministes dans l’islam et le judaïsme, comptait au casting Fatima Zibouh et Malika Hamidi. Cette dernière est secrétaire générale de l’European Muslim Network (EMN), fondé et présidé par Tariq Ramadan. L’EMN assurait la logistique du show « éthique musulmane » que le maître organisa en 2015 à Bruxelles au nom du CILE, un centre créé et présidé par lui et basé au Qatar. Guest stars des barnums CILE, les duettistes Edgar Morin et Edwy Plenel. Dans son dernier bouquin consacré au « féminisme musulman » Hamidi remercie avec émotion « le professeur Tariq Ramadan ». Ce qui, vu l’actualité, ne manque pas de sel.

Fatima Zibouh préside Empowering Belgian Muslims (EmBeM), que copréside l’ex (?) frère musulman Michaël Privot. Elle officie comme conseillère éditoriale de Radio AraBel. Partenaire des deux événements, Radio AraBel couvrait en exclusivité le show du CILE évoqué ci-dessus, ainsi que la Foire musulmane de Bruxelles, action phare de la Confrérie.

Zibouh consacra son intervention au colloque à divers groupes militants voués à la promotion du hidjab. Avec son look qui laisse seuls apparents son visage et ses mains elle ne manque pas de culot quand elle enjoint de « ne pas enfoularder les débats ». J’affiche mon dress code islamique. J’en défends le port à l’école, comme enseignante, fonctionnaire, etc. Mais regardez ailleurs et silence dans les rangs.

De son côté Tariq Ramadan évoque « notre nouvelle présence, des millions de femmes et d’hommes, visibles dans les rues d’Europe, (qui) sont en train de poser des questions fondamentales pour l’identité d’une société[1] ». Un de mes amis réside dans le bas de Forest (Bruxelles). Des petits contrôleurs autoproclamés de la pudeur féminine traitent sa fille de pute pour non conformité à la norme vestimentaire islamique. Ainsi va, sur le terrain, l’islam visible cher à Tariq Ramadan et à Fatima Zibouh.

Ce survol serait incomplet sans évoquer l’« islamophobie » dont les islamistes taxent tout qui s’oppose à leur vision du monde et à leurs menées. En décembre 2013, Tariq Ramadan participa à un « Forum international contre l’Islamophobie », sous-titré « combattre une nouvelle forme de racisme » qu’organisa à Paris le parti des Indigènes de la République (PIR), un groupuscule à l’idéologie hautement toxique dans divers milieux, en particulier antiracistes. La porte-parole du PIR, Houria Bouteldja a publié un pamphlet intitulé Les Blancs, les Juifs et nous (éd. La Fabrique), tout un programme. Egalement présents à Paris l’inénarrable Henri Goldman (Tayush, revue Politique) et la sénatrice Zakia Khattabi, devenue depuis coprésidente d’Ecolo. Autant connaître ses fréquentations.

J’ai plus de 50 ans de militantisme au compteur (j’ai débuté jeune), toujours à gauche. Jamais je n’ai rencontré une telle perversion des concepts, un tel renversement du sens des mots, de tels mensonges, une telle duplicité que ceux de l’islam politique, ses alliés et ses complices, que Tariq Ramadan représente si bien.

 

 

[1] Interview à Médiane TV – Verbatim – 30.05.2010.

]]>