Je ne m’attendais pas à une telle polémique sur le site à la suite de mon livre Ni victime ni coupable, enfin libérés car il me semblait que je n’avais dit que des vérités premières toutes simples.
Elle a été pour moi enrichissante. Ecrire est un exercice solitaire, l’auteur est seul devant sa page blanche. J’ai trouvé sur le site des retours qui me permettent d’affiner et de compléter ma pensée. J’en remercie les correspondants, ceux qui m’ont compris, approuvé, encouragé et ceux qui m’ont critiqué. Je pense que je leur dois quelques explications. Jusqu’à présent, je me suis tenu à l’écart des discussions, malgré les nombreuses erreurs, contre-vérités et remarques infondées ou oiseuses que j’ai lues, car je respecte absolument la liberté d’opinion de chacun.
Je ne soulignerai que quelques points non exhaustifs :
A. Les drapeaux israéliens à Auschwitz
En vérité, je réalise qu’en fait je n’ai pas entendu sur le moment la question de Koenraad; mes enfants me disent constamment que je suis sourd et mes deux derniers petits-fils, Maxence et Emile, 5 ans, me lancent constamment, comme leurs parents : « Papou, tu as mis tes appareils ? » ; la preuve, c’est qu’il m’a fallu revisionner le docu de CANVAS pour savoir ce que Koen m’a dit exactement à ce moment, soit : « C’est un peu du racisme, c’est vrai ? ». Il a le droit de poser cette question mais ne l’ayant pas entendue, je n’ai pu y répondre ; ce qui est certain, c’est qu’il n’a jamais traité ces manifestants de racistes.
B. Le pardon
J’ai toujours subordonné le pardon à deux conditions : que le coupable le demande et qu’il regrette sincèrement son acte (page 56).
1. Il ne concerne pas Koenraad Tinel qui avait 6 ans quand Hitler est entré en Belgique ; il n’est ni coupable, ni responsable (« Nuance », dirait J. Kotek) et n’a pas à être pardonné ni excusé.
Aurais-je dû avant de sceller notre amitié le soumettre à un interrogatoire approfondi, de préférence devant les caméras, comme l’auraient voulu certains ? Koen a rejeté complètement l’idéologie de son père ; il en a souffert car elle a causé d’innombrables drames, notamment le judéocide ; il a porté sur le cœur durant 60 ans la faute de son père ; il s’en est libéré d’abord en dévoilant courageusement le passé noir de sa famille dans son livre Scheisseimer, par ses dessins et ses témoignages publics, ensuite par notre amitié ; la Shoah, il l’a racontée à sa manière, par des dessins superbes, dont certains figurent dans notre livre, et il a érigé une statue à la mémoire de Betty Galinski, sa prof de piano juive déportée ; pour moi, c’est l’essentiel ; quelle autre controverse aurais-je dû avoir encore avec lui ?
2. Le pardon concerne son frère qui, à 16-17 ans, était un Waffen-SS, supplétif de la Gestapo; il s’en repent, m’a demandé pardon et je lui ai pardonné.
Pourquoi un jeune de 17 ans entre dans la Milice et un autre du même âge entre dans la Résistance (Lucien Lacombe, Louis Malle, 1974) ?
Le pardon est une valeur juive ; la victime doit pardonner si elle veut être elle-même pardonnée par Dieu à Yom Kippour, le jour du Grand Pardon (Talmud, Lévitique 19,17-19).
La principale prière chrétienne en fait une règle: « Notre Père qui êtes aux cieux, Que votre nom soit sanctifié… Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ».
Le pardon existe également en droit, sous forme de droit de grâce et de réhabilitation pénale. Pardonner chasse l’amertume et rouvre le chemin de la vie. J’entends les objections de certains.
a) Ce pardon, je l’ai donné strictement en mon nom personnel (page 57), non au nom de ma mère et de ma sœur mortes à Auschwitz, ni au nom des six millions de victimes juives, qui ne m’en ont pas donné mandat ; et je ne l’ai donné qu’à une seule personne déterminée, le frère de Koen, et pas à toute la Flandre ni à tous les nazis. Personne n’a à l’approuver ni à le critiquer, c’est mon affaire personnelle.
b) Certains acceptent mon geste à condition qu’il reste confidentiel et ne soit pas rendu public. Ils disent que « c’est un fait personnel, cela ne regarde qu’eux deux, pourquoi l’ébruiter ? » ; c’est exact mais un fait personnel peut faire l’objet d’un livre, d’un film, d’articles, surtout quand il n’a rien de secret; Elie Wiesel a été opéré du cœur ; c’est bien un fait personnel ; il en a fait un livre « Cœur ouvert » (Flammarion, 2011).
Ils craignent que ce soit un mauvais exemple qui pourrait ébranler les structures établies, les murs infranchissables ; ils disent, pour mieux conforter le statut victimaire et les antagonismes: « Les Juifs ne seront pas libérés de sitôt des blessures de la Shoah ; un pardon ne peut transformer un coupable en victime (ni une victime en coupable…), y compris les fils et frères des coupables; les Allemands resteront pour quelques générations, encore et heureusement, pas coupables mais responsables, c-à-d conscients des crimes de leurs pères » ; on lit même : « le pardon ne pourra jamais leur être accordé. Qu’ils soient damnés à jamais… ».
C’est au contraire un bon exemple pour ceux qui, 70 ans après la guerre, sont encore rongés par la haine et pourraient comme moi s’en libérer par le pardon, s’il leur était demandé, comme le livre de Wiesel peut donner du courage à tous les cardiaques. Un exemple pour rapprocher les hommes et non les séparer, pour un monde meilleur, de paix et de respect mutuel, au bénéfice de nos enfants et petits-enfants, un message de bonheur et d’espoir. Il faut donc le faire connaître. Il me semble que cet idéal humaniste est la vocation même du judaïsme.
c) Il n’est pas question de « poser Koenraad Tinel en victime de la guerre au même titre que Simon Gronowski »: j’ai toujours dit que notre douleur n’est pas comparable (page 60). La mémoire est essentielle, le pardon n’implique pas l’oubli, n’efface pas le crime, au contraire, il le souligne. L’amnistie est une mesure générale inadmissible ; je rappelle ma carte blanche (Le Soir, 20.7.2010) « L’amnistie sans repentir porte les germes de l’oubli » et l’oubli est un danger pour l’humanité.
C. Certains intervenants souhaitent un débat public au CCLJ.
L’un d’eux écrit : « Peut-être une invitation par Jean-Marc Finn des deux compères pour s’expliquer devant d’autres victimes de la Shoah ou survivants, avec un arbitre… serait utile. Evidemment je me doute bien que les deux hommes chercheront à se débiner et à ne jamais venir. On pourrait seulement leur dire que d’autres victimes ont des reproches à leur formuler…. ».
On me propose une conférence-débat à la tribune du CCLJ. J’accepte aussitôt et la date du 5 juin est retenue Je m’attends à une soirée sereine, respectueuse, instructive, suivie de la séance classique de dédicaces. Mais parait le 4 mai sur le site du CCLJ l’article de Joël Kotek qualifiant mon livre de « Farce grotesque et perverse », ce qui semble un défaut de coordination au CCLJ. S’ensuit une polémique qui fait que la date du 5 juin n’est pas maintenue. Mais le projet était d’installer Joël Kotek à la table à mes côtés, ce qui était impossible vu la virulence de son article; j’ai répondu qu’il pourrait intervenir librement, mais depuis la salle, dans le public comme tout le monde. Je ne vais pas accepter un débat polémique et stérile dans lequel j’aurais été l’accusé devant Joël Kotek et son public;
D. Pierre Mertens intervient le 4juin. Il trouve « mon ouvrage affligeant ». C’est son droit mais on peut douter de son objectivité quand il me reproche encore d’avoir critiqué en 2011 son projet de procès en Cour d’Assises où il comptait dénoncer la barbarie nazie (Le Soir, 21 juin 2011).
Il écrit : « Lors du procès que m’a fait Bart De Wever pour l’avoir traité de négationniste, Simon Gronowski n’a pas craint de voler à son secours et de lui apporter un appui sans ambages. C’était déjà une façon singulière de choisir son camp ».
Je n’ai pas choisi le camp de Bart De Wever, mais celui de la vérité et de la justice. 70 ans après, je suis toujours traumatisé par le meurtre de ma famille et n’accepte pas qu’un quidam l’utilise dans son intérêt personnel.
Mertens ajoute : « Le faire (pardonner) au nom d’un peuple martyr est ahurissant et d’une rare incongruité »: il a raison, sauf que je n’ai jamais fait cela. Il n’a donc pas lu mon livre.
E. Cher Foulek Ringelheim,
Je lis ta contribution du 24 juin (http://www.cclj.be/article/3/4559)
a) C’est Maxime Steinberg qui m’a enjoint d’écrire mon histoire et c’est toi qui m’as trouvé un éditeur, Luc Pire, L’enfant du 20e convoi (2002), et tu en as fait la préface.
En décembre 2005, tu t’en souviens, j’ai démissionné de la présidence de l’Union des Déportés Juifs de Belgique car certains esprits étroits m’interdisaient d’inviter un orateur arménien à Malines, notre ami, le bâtonnier Edouard Jakhian; nous en parlions à l’époque. J’avais le soutien de la Fondation Auschwitz.
b) ton article est un fort beau texte, très littéraire, dans lequel je reconnais l’excellent écrivain que tu es, mais tu n’apportes pas grand-chose de neuf dans la discussion.
Je relèverais seulement :
– « Cet élan d’amitié… est certes un drame qui appelle la compassion » ; j’ignorais que l’amitié est un drame. Pour moi c’est un bonheur, et la compassion, je la réserve à ceux qui ne peuvent l’éprouver.
– « Les deux ex-ennemis réconciliés (Koen n’a jamais été mon ennemi) auraient pu avoir la pudeur de conserver à leur ineffable aventure un caractère exclusivement privé et nul ne leur en aurait fait grief » : parbleu, nul ne l’aurait su.
– « Mais non : ils choisissent de la rendre publique…. Puis ils vont ensemble à la télévision, se livrer à leur coming out, assurant du même coup la promotion de leur pensum ». Je n’appelle pas tes livres « pensum » ou « opuscule ».
– « L’heure est à la réconciliation et à l’oubli » alors que j’ai dit et répété que le pardon n’implique pas l’oubli, que la mémoire est essentielle et que je passe mon temps à dénoncer la barbarie nazie dans les écoles et encore dans mon livre.
Plus loin, tu poses la question : « Mais au nom de qui parle-t-il ? Au nom des morts d’Auschwitz ? ». Bonne question mais tu n’y réponds pas. On connaît la réponse : j’ai pardonné uniquement en mon nom personnel.
Tu écris également : « Ils s’étreignent devant les caméras dans une roucoulade sentimentale non seulement bouffonne mais obscène ».
Dois-je te dire mon étonnement ?
Bien cordialement à toi et à tous,
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