L’année de la présidence belge de la Task Force for Holocaust Education (IHRA) restera, en termes de mémoire vive, comme une année exceptionnelle : elle aura vu l’inauguration du nouveau Musée de la Shoah et des Droits de l’Homme de Malines, la création du Mémorial aux victimes de la Shoah de Liège, la tenue de la première exposition sur l’antisémitisme en Belgique depuis 1945.
Elle aura surtout été le témoin d’actes de repentance particulièrement spectaculaires; les plus hautes autorités de l’Etat belge ayant, tour à tour, reconnu la pleine responsabilité de l’Etat belge dans le processus de destruction des Juifs de Belgique. La Shoah ne ressort plus désormais du seul deuil juif pour s’intégrer, enfin, dans la mémoire nationale. Il n’en demeure pas moins vrai que ce qui apparaît aujourd’hui de l’ordre de l’évidence ne l’était guère jusqu’ici. Pendant plus de soixante ans, en effet, les historiens belges, universitaires ou institutionnels s’étaient refusé à travailler sur la Shoah, sous prétexte que la « question juive » ne relevait pas de leurs champs d’investigation. N’étaient les travaux pionniers et solitaires de Maxime Steinberg, puis de Lieven Saerens, ce champ de recherche serait resté Terra incognita.
Qu’on se le dise, cette intégration de la mémoire de la Shoah sera des plus positives pour l’avenir de notre pays. Le travail de mémoire est, en effet, fondamental pour qui veut assurer, ici, « un mieux vivre ensemble », là, une « paix des braves ». La reconnaissance des fautes du passé apparaît incontournable pour guérir des plaies de l’histoire. Un tel constat ne peut que m’amener à espérer voir les historiens arabes s’intéresser, enfin, aux tortueux rapports de l’islam aux Juifs et du monde arabe à la Shoah. Car, contrairement à la vulgate communément admise (cf. l’intervention du mandataire Yves Goldstein lors d’une récente visite dans un établissement scolaire bruxellois), le monde arabo-musulman joua sa part tragique dans la destruction des Juifs d’Europe. Qui arracha aux Britanniques le sinistre Livre blanc, qui interdit à partir de 1939 toute immigration juive en Palestine, sinon le mouvement national palestinien ? Si d’aucuns (et on sait qui !) pourraient y trouver des circonstances atténuantes (aux Palestiniens, mais pas aux flamingants qui pourtant choisirent tout autant de s’allier aux ennemis de leurs ennemis), de récents travaux historiques témoignent d’une véritable collaboration idéologique entre les nazis et certains leaders nationalistes arabes. Ainsi, dans une remarquable étude consacrée à l’impossible sauvetage des Juifs hongrois, l’historien britannique Ladislau Löb* nous révèle qu’Eichmann fit capoter les négociations avec R. Kasztner et J. Brandt, sous prétexte de la promesse d’Hitler au Grand Mufti de Jérusalem d’interdire toute immigration juive en Palestine. De son côté, l’historien américain Jeffrey Herf** démontre dans Hitler, la propagande et le monde arabe, une étude qui fait désormais autorité en quoi « certains courants de la politique arabe et de la religion islamique étaient d’autant de points d’entrée pour une réception positive du message nazi » (…) « Pour Hitler et les siens », écrit-il, « ce fut une aubaine de découvrir qu’une tradition non européenne pouvait encourager l’antisémitisme radical ». Rappelons qu’en 2006, deux historiens allemands, Klaus-Michaël Mallmann et Martin Cüppers***, avaient déjà révélé, dans une recherche puisant aux sources des archives diplomatiques allemandes, que le même Grand Mufti de Jérusalem avait expressément demandé à Hitler d’étendre la Solution finale aux 700.000 Juifs du Yishouv. Dans la perspective de l’entrée de Rommel en Palestine, un Einsatzgruppe Afrikafut même constitué pourmener à bien les tâches d’extermination. Pourquoi parler de ces trois études, sinon pour estimer qu’il serait bienvenu que les historiens arabes, après les historiens européens et bien sûr israéliens (cf. Benny Morris, Tom Segev, Simha Flapan), en arrivent enfin à songer à balayer devant leur propre porte ! Il en va de l’avenir du conflit israélo-palestinien.
*Ladislau Löb, Pacte avec le Diable. L’audacieux sauvetage de Juifs hongrois par Rezso Kasztner, André Versaille éditeur, Bruxelles, 2013
**Jeffrey Herf, Hitler, La propagande et le monde arabe, Calmann-Lévy, Paris, 2012
***Martin Cüppers et Klaus-Michael Mallmann, Croissant fertile et croix gammée, le IIIe Reich, les Arabes et la Palestine, Verdier, Paris, 2009
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